Étiquette : quotas laitiers

  • Sylvain Charlebois et l’art des demi-vérités

    Sylvain Charlebois et l’art des demi-vérités

    Il y a une différence fondamentale entre critiquer un système et le caricaturer.Il y a aussi une différence entre éclairer le débat public et l’alimenter par des raccourcis moraux. Depuis plusieurs années, Sylvain Charlebois a clairement choisi son camp.

    Ce n’est pas la première fois qu’il s’attaque à la gestion de l’offre. Ce n’est pas non plus la première fois qu’il le fait en empilant des demi-vérités, des omissions commodes et des comparaisons trompeuses, soigneusement emballées pour provoquer l’indignation.

    Le plus récent épisode, un déversement de lait en Ontario, en est un parfait exemple.

    Transformer un compromis structurel en faute morale

    Oui, du lait est parfois jeté. Oui, c’est choquant. Oui, c’est un problème réel.

    Mais prétendre que ce lait est jeté pour maintenir artificiellement des prix élevés est une simplification grossière qui frôle la malhonnêteté intellectuelle.

    Le dumping n’est pas un geste cynique posé pour enrichir les producteurs. C’est une soupape de sécurité d’un système qui privilégie la stabilité à la volatilité. La production laitière n’est pas un robinet. Une vache ne cesse pas de produire parce qu’un graphique de demande a fléchi pendant trois semaines.

    Charlebois transforme un choix de design politique; stabilité des revenus, continuité de l’approvisionnement, prévisibilité, en intention malveillante. C’est là que la ligne est franchie.

    L’argument émotionnel : efficace, mais trompeur

    Associer le lait jeté à l’augmentation du recours aux banques alimentaires est probablement l’argument le plus percutant… et le plus fallacieux.

    Le lait déversé :

    • n’est pas conditionné pour la distribution,
    • n’est pas nécessairement transformable à temps,
    • n’est pas redistribuable automatiquement.

    La faim est un problème de revenus, de logement, de politiques sociales, pas de surplus ponctuels de lait cru. Confondre ces enjeux est intellectuellement paresseux, mais médiatiquement payant.

    On ne nourrit pas un débat public sain en laissant croire que des producteurs choisissent sciemment de jeter de la nourriture pendant que des gens ont faim. Ce récit est faux et profondément injuste.

    Comparer sans comparer : une vieille habitude

    Charlebois aime opposer le Canada à d’autres juridictions, notamment les États-Unis, comme si ailleurs le système était miraculeusement exempt de gaspillage. C’est faux.

    Aux États-Unis :

    • on jette aussi,
    • on subventionne massivement,
    • on exporte à perte,
    • on ferme des fermes par milliers.

    La différence n’est pas l’absence de coûts, mais leur déplacement. Le Canada paie sa stabilité au comptoir. Les États-Unis la paient par l’impôt, l’endettement public et la disparition accélérée des fermes familiales.

    Présenter l’un comme moralement supérieur à l’autre relève plus de l’idéologie que de l’analyse.

    Le vrai problème : la caricature permanente

    La critique la plus sérieuse à adresser à Sylvain Charlebois n’est pas qu’il veuille réformer la gestion de l’offre. Sur ce point, beaucoup s’entendent : des ajustements sont nécessaires.

    Le problème, c’est qu’il parle comme si deux options seulement existaient : le statut quo aveugle ou le scandale moral.

    Il ignore systématiquement les discussions internes au milieu, les contraintes biologiques et industrielles et les réformes déjà envisagées.

    Un débat mérite mieux que ça

    On peut vouloir réduire le dumping sans salir un système entier. On peut vouloir plus de flexibilité sans accuser les producteurs de cynisme. On peut vouloir réformer sans travestir la réalité.

    La gestion de l’offre n’est ni parfaite ni intouchable. Mais elle mérite mieux que des récits simplistes destinés à faire réagir plutôt qu’à comprendre.

    À force de transformer chaque problème en scandale moral, Sylvain Charlebois ne contribue pas à améliorer le système. Il contribue surtout à le polariser et à affaiblir la qualité du débat public.

    C’est peut-être ça, la plus grande perte dans toute cette histoire

    Pour comprendre comment je réfléchis aux systèmes collectifs, voir : Pourquoi j’écris?

  • Jaser quotas avec Denis

    Jaser quotas avec Denis

    Hier j’ai publié un article qui a créé beaucoup de réactions. Je ne pense pas être la voix de la vérité, loin de là, je cherche plutôt à créer la discussion. Je pense avoir réussi.

    Dans la soirée j’ai pu parler au téléphone avec Denis. On a parlé pendant une grosse heure et demi. Il voulait m’entretenir d’une résolution qu’il présente aujourd’hui dans une assemblée de producteurs laitiers.

    Quotas et égalité

    On a jasé des quotas, très longtemps. Il a commencé par me parler de la situation actuelle lors des émissions. Vous le savez tous : si 1 % est émis il est distribué au prorata du quota possédé. La ferme qui a 50 kilos en reçoit 0,5, celle qui en a 100 en reçoit 1 et celle qui en a 300 en reçoit 3.

    Puis il m’a parlé de lui un peu, de comment c’était quand il a commencé. À l’époque la possession médiane de quota (le milieu, là ou on a exactement la moitié des producteurs qui en ont plus et la moitié qui en ont moins) était très proche de la moyenne. Ce que ça signifie c’est que le gros des fermes laitières avait à peu près le même droit de produire.

    Avec les années la médiane s’est lentement éloignée de la moyenne. C’est une période de consolidation où plusieurs petites fermes ont quitté et où de plus grosses ont acheté les quotas disponibles.

    Aujourd’hui

    Une médiane éloignée de la moyenne signifie une chose dans ce contexte : les gros sont devenus très gros et les petits n’ont pas réussi à suivre la parade. Ce n’est pas une opinion, c’est mathématique.

    Le marché croit un peu chaque année et de nouveaux quotas sont émis pour combler la demande. C’est exactement là, selon Denis, que se trouve l’injustice, dans la distribution au prorata mentionnée plus haut.

    Cette distribution fait en sorte de creuser toujours plus l’écart au lieu de l’amoindrir. La marche devient chaque année un peu plus haute à monter pour les plus petits. Ils n’ont pas accès aux économies d’échelle apportées par la taille.

    La proposition de Denis

    Au lieu de distribuer les nouveaux quotas au prorata du quotas possédé, Denis propose qu’il soit distribué de manière parfaitement égale.

    Pour la simplicité je vais utiliser des chiffres ronds pour l’exemple et supposer que nous sommes exactement 4000 producteurs laitiers au Québec. Si une augmentation pour l’ensemble du Québec était une année donnée de 4000 kilos, chaque ferme recevrait exactement 1 kilo, sans égard à sa taille. Avec 6000 kilos ce serait 1,5 que chaque ferme recevrait.

    L’avantage de ce système est qu’il réduirait lentement le fossé entre petits et gros. Qu’il rendrait plus facile la croissance des petits et le rattrapage avec le reste du secteur.

    Les situations spéciales

    Distribuer tel quel sans se poser de questions risque de mener à des injustices flagrantes. On pourrait donner 2 kilos à un producteur qui n’a ni la possibilité, ni l’intention de les produire. On peut aisément proposer aussi des conditions nécessaires à remplir pour se qualifier. Denis suggère de ne rien donner à ceux qui ne seraient pas en conformité avec les normes de bien-être animal. Un producteur ayant reçu une augmentation mais qui ne la produit pas ne devrait pas non plus être éligible aux émissions suivantes, tant qu’il ne produit pas.

    Un tel quota devrait, à mon avis, être non négociable pour un certain nombre dégradable d’années. Si un producteur décide de vendre avant la fin de cette période les quotas donnés seraient repris et redistribués à l’ensemble des producteurs.

    Un tel système de distribution aurait comme effet de réduire lentement l’écart entre les petits et les gros. Il permettrait de conserver plus de fermes en activité.

    Rééquilibrer sans casser

    La proposition de Denis ne prétend pas régler tous les enjeux du système de quotas, ni inverser à elle seule des décennies de consolidation. Elle a toutefois le mérite de poser une question fondamentale : la façon dont nous distribuons la croissance collective sert-elle encore l’équilibre du secteur à long terme?

    Réfléchir à ces mécanismes ne revient pas à opposer petits et gros, ni à nier les gains d’efficacité liés à la taille. Il s’agit plutôt de se demander comment maintenir un tissu agricole suffisamment diversifié pour accueillir la relève, absorber les chocs et préserver une certaine équité entre les producteurs.

    Comme pour le reste du système de gestion de l’offre, il ne s’agit pas de tout renverser, mais d’ajuster. Lentement, prudemment, et en gardant en tête que les règles qui fonctionnent aujourd’hui façonnent déjà l’agriculture de demain.

    Parlez-en!

    J’écris pour réfléchir et faire réfléchir. Je l’ai dit d’emblée, je ne prétend pas posséder la vérité. Si j’arrive seulement à stimuler la discussion je pense avoir gagné gros.

    N’hésitez pas à commenter, soit ici en section commentaires ou sur Facebook ou n’importe quel autre réseau social où vous trouverez ce texte.

  • Les problèmes des quotas laitiers

    Les problèmes des quotas laitiers

    Je vais souligner avant de commencer que je ne suis absolument pas opposé au système de la gestion de l’offre. C’est un système utile qui soutient un pilier de l’agriculture canadienne, dont les effets dépassent le seul secteur laitier. Je ne m’attarderai pas aux autres secteurs comme la volaille et les œufs parce que je ne les connais pas.

    Mais ceci ne m’empêche pas d’avoir un regard critique sur le système. Dans son fondement, il assure durablement la pérennité du secteur laitier en garantissant la vente de toute production faite à l’intérieur des limites allouées. Il a cependant des défauts majeurs qui doivent selon moi être nommés.

    Trois problèmes importants

    J’ai identifié et choisi 3 problèmes qui, selon moi, doivent être réfléchis rapidement. Les voici:

    • Le prix plafond de 24 000 $
    • Le droit de ne pas produire.
    • L’absence et l’opposition à un processus de location

    Je prendrai le temps d’expliquer pourquoi je crois que chacune de ces choses pose problème et même de proposer une solution pour les régler. Je ne vais pas réussir seul à tout changer, les Producteurs de lait du Québec et du Canada fonctionnent de manière démocratique. En lançant ce petit pavé dans la mare j’espère alimenter un peu le débat.

    Le prix plafond de 24 000 $

    Pour commencer le prix plafond d’un kilo de quotas a été établi à 25 000 $ conjointement avec le Québec et l’Ontario en 2010. L’objectif était alors de limiter la hausse de son prix qui est, encore aujourd’hui, une barrière à l’entrée en production. Quelques années plus tard, en 2016, le prix d’un kilo de quotas a été abaissé à 24 000 $ à cause transfert du non cessible vers le cessible et à la dilution qui en a découlé.

    Bien qu’il semble raisonnable de penser que cette limite soit positive elle produit son lot d’effets indésirables.

    Un prix plafond provoque selon les principes économiques de base une demande accrue dans un marché où l’offre est limitée. La non indexation de ce prix avec le temps accroît encore plus fortement ce problème. Si le prix avait été indexé à partir de la seule inflation depuis 2016 il atteindrait cette année 31 000 $ du kilo. Et s’il avait été indexé dès le début en 2010 il dépasserait les 35 000 $.

    C’est pour cette raison que aujourd’hui il n’est possible d’acheter que des miettes de kilo de quotas. L’offre reste structurellement inférieure à la demande. Ce qui nous emmène au second problème.

    Le droit de ne pas produire

    Plusieurs fermes laitières souhaitent développer leur production. On construit des étables neuves ou on rénove les anciennes en appliquant les dernières connaissances dans le domaine. Même en ayant le même nombre de vaches en production la quantité de lait à la sortie augmente, et avec elle le besoin de quotas permettant de vendre cette production supplémentaire.

    Contrairement aux Producteurs laitiers du Québec qui ont, tous ensemble, le devoir de produire l’entièreté du quota qui leur est alloué, un producteur individuel peut accumuler du quota sans le produire.

    L’explication de cet état de fait est simple: comme il n’est possible d’acheter que des fractions d’un kilo, ou à peine plus chaque mois, une ferme prévoyant son expansion commence à accumuler longtemps d’avance les droits de production nécessaires à son projet. Pendant un certain nombre d’années ce sont 10, 20 kilos ou plus qui sont accumulés par une ferme.

    Dans l’ensemble du Québec ce sont des centaines de kilos qui sont gardés en réserve sans être produits. Je ne blâme pas les fermes qui font ce choix: qui va investir des millions dans un bâtiment qui resterait vide pendant des mois parce que le quota n’est pas disponible?

    Il restera aussi une certaine quantité non produite dans certaines fermes. C’est le résultat des augmentations consécutives du droit de produire liées à l’augmentation de la consommation globale de lait et produits laitiers au Canada. Certaines entreprises les conservent en prévision d’un projet à venir, d’autres laissent dormir ce droit de production sans rien faire avec.

    L’absence et l’opposition à un processus de location

    Il n’existe qu’une seule façon de transiger les quotas laitiers: l’achat et la vente. La majorité des provinces participantes au système interdisent la location, bien que certains transferts temporaires soient possibles.

    Une entreprise accumulant des quotas dans un objectif d’expansion a donc dans son portefeuille d’actifs une quantité appréciable de droit de produire qui dort. L’effet pervers de cette situation est une surémission de quotas qui doit permettre d’atteindre la production attendue du Québec.

    Des sommes considérables se retrouvent figées dans le système; 10 kilos représentent 240 000 $ qui ne fait strictement rien. Aucun revenu de production, aucun revenu d’intérêt. Pire, avec la dévaluation constante de la monnaie cette somme perd lentement sa valeur.

    Les arguments s’opposant à la location sont nombreux. Quelques-uns sont valides alors que d’autres me semblent plus égoïstes. Voici les deux plus importants que j’ai pu entendre lors d’une récente rencontre:

    • Crainte de voir des achats de quotas uniquement destinés à la location;
    • Peur de récompenser financièrement de mauvais producteurs.

    Il est possible de baliser la location pour éviter l’achat uniquement destiné à la location. On pourrait la limiter à un certain pourcentage du quota détenu, ou encore la permettre pendant une période limitée pour les cas où un producteur l’achète en prévision d’un grand projet.

    Je ne vois pas du tout d’ennuis avec l’autre objection. Si un producteur, bon ou mauvais, peut louer une partie de son droit de produire ce n’est qu’avantageux pour l’ensemble des producteurs. Un quota dormant est finalement mis en circulation.

    Mes propositions

    Le prix plafond

    Il est plus que temps de commencer à indexer vigoureusement le prix des quotas laitiers. Chaque année passée à ne pas le faire amplifie le problème. Si le prix était ajusté légèrement chaque année, un peu plus que le taux d’inflation de l’année précédente, le rattrapage commencerait. Il deviendrait de moins en moins attrayant d’accumuler du quota et les quantités attribuées lors de chaque vente seraient plus élevées. La stratégie d’achat anticipé perdrait son intérêt et chaque kilo acheté serait enfin produit.

    Le droit de ne pas produire

    Ne pas produire doit devenir une situation temporaire, pas un résultat structurel. Nous avons l’obligation collective de remplir à 100 % notre quota collectif et il faut que cela se reflète sur chaque entreprise.

    Au-delà d’un certain pourcentage non produit du quota détenu, il faudrait que celui-ci soit redistribué temporairement à l’ensemble des fermes. Pas volé, ni vendu de force; redistribué en attendant que le propriétaire arrive à le produire.

    Ou alors il faut finir par passer à la dernière solution.

    Permettre la location

    Je comprends les raisons qui font que plusieurs fermes possèdent un quota dormant. Je l’ai expliqué plus haut: ces entreprises préparent une expansion. Les autres ne comptent que pour une faible partie de ce qui n’est pas produit.

    Une ferme prévoyant une expansion qui souhaite acheter en prévision de son développement devrait pouvoir, pendant une période limitée, offrir son droit en location. Pas une partie, pas pendant quelques jours par année. Le louer en entier et le reprendre au moment où elle sera prête.

    Il y a des entreprises qui sont prêtes à produire mais qui sont bridées par le système. Il y a des quotas qui dorment pendant des mois, des années, qui devraient servir dès maintenant. Ne pas produire par rigidité idéologique comme nous le faisons présentement est nuisible à tous.

    Nommer les angles morts

    Le système des quotas laitiers n’est ni absurde ni à rejeter. Il a permis une stabilité remarquable dans un secteur qui, ailleurs, a souvent été sacrifié à la volatilité des marchés. Mais sa solidité même rend ses rigidités plus difficiles à corriger.

    Le prix plafond figé, le droit de ne pas produire et l’impossibilité de louer ne sont pas des anomalies isolées : ils forment un ensemble cohérent qui protège la valeur des quotas, mais entrave sa circulation et son usage. Tant que ces angles morts ne seront pas nommés clairement, les mêmes débats reviendront périodiquement, sans jamais se résoudre.

    Réfléchir à ces enjeux ne revient pas à attaquer la gestion de l’offre. C’est au contraire une manière de prendre au sérieux sa pérennité. Un système qui se veut durable doit pouvoir s’adapter, non pas sous la pression de crises, mais à partir d’un regard lucide sur ses propres limites.