École à trois vitesses, le mythe rassurant du nivellement par le bas

Écoles privées et publiques sur un pied d'égalité

L’école à trois vitesses québécoise est souvent dans l’actualité depuis quelques temps. Tantôt à travers les critiques de L’école ensemble, tantôt celles de l’Organisation des Nations Unies qui s’inquiète de la situation.

À cette situation, la réponse la plus souvent entendue est la suivante : il faudrait abolir les subventions aux écoles privées et offrir des programmes particuliers à tout le monde. L’injustice actuelle serait évidente et appellerait une correction rapide.

Que la situation actuelle pose problème, c’est indéniable. Mais accepter que la solution passe par le traditionnel nivellement par le bas québécois l’est beaucoup moins.

Trois vitesses

Ces fameuses trois vitesses décrites ainsi :

  • École privée subventionnée;
  • École publique avec programme particulier;
  • École publique avec programme régulier.

Présentée ainsi, la hiérarchie semble limpide. Certains élèves auraient accès à de meilleures conditions d’apprentissage pendant que d’autres seraient confinés au parcours par défaut, moins exigeant, moins valorisé. Il suffirait alors d’y mettre l’argent nécessaire pour garantir à chaque enfant le meilleur.

Il y a une part de vérité dans ce portrait. Mais il s’agit d’un découpage simpliste qui masque plus qu’il n’explique.

Une lecture trop confortable de la réalité

Pourquoi ces trois vitesses existent-elles ? La réponse la plus souvent donnée est toujours la même : ce serait la faute des écoles privées, qui draineraient l’argent et le talent au détriment du réseau public.

Le récit est séduisant par sa simplicité. Les écoles privées auraient développé des programmes particuliers attirant un nombre croissant d’élèves. Face à cet exode, les écoles publiques auraient été contraintes de créer à leur tour des programmes similaires pour retenir certains profils, laissant le programme régulier comme solution par défaut pour les autres.

Ce récit est confortable. Il permet de désigner un responsable clair et d’éviter de poser des questions plus dérangeantes sur l’organisation même du système public.

Les chiffres sont souvent invoqués pour appuyer cette lecture. Depuis les années 1970, la part des élèves du secondaire inscrits dans des écoles privées est passée d’environ 5 % à plus de 20 %, atteignant parfois près de 40 % dans certaines régions comme Montréal ou Québec, un niveau exceptionnel au Canada.

Encore faut-il se demander ce que ces chiffres signifient réellement.

Détruire le signal plutôt que corriger le système

L’école privée ne crée pas les faiblesses du réseau public, elle les révèle. Elle n’impose rien, elle répond à une demande. Les parents n’y envoient pas leurs enfants par idéologie ou par rejet du public, mais parce qu’ils y trouvent ce qu’ils estiment ne plus trouver ailleurs : une structure claire, des attentes explicites, un cadre cohérent et une certaine exigence assumée.

Lorsqu’un nombre croissant de parents fait ce choix, le problème n’est pas l’existence de l’option privée, mais la raison pour laquelle elle devient attrayante. Supprimer le privé ou lui retirer ses subventions ne ferait pas disparaître ces attentes. Cela ne ferait que masquer les failles qu’il met en lumière, sans jamais les corriger.

On m’opposera que le privé aggrave les inégalités par sa seule existence. Je prétend plutôt qu’il en est le révélateur. Les attentes parentales existeront peu importe la structure du réseau de l’éducation. L’école privée ne les crée pas, elle les absorbe.

Sans ce réseau parallèle les attentes vont se déplacer : déménagements stratégiques, écoles non subventionnées ou autres stratégies d’évitement plus brutales. Rien n’empêche un parent d’investir massivement hors de l’école si le système public ne répond plus à ses attentes. Supprimer le privé subventionné ne supprime pas l’inégalité, elle la rend simplement plus brutale et moins visible.

L’angle mort encore plus rarement abordé

Abolir les subventions aux écoles privées ne signifie pas que l’État économiserait cet argent. Cela signifie que l’État devrait désormais assumer à 100 % la scolarisation de tous les élèves actuellement inscrits dans le privé. Ces enfants ne disparaissent pas. Ils réintègrent le réseau public, avec leurs besoins, leurs attentes et leurs exigences.

Autrement dit, chaque élève retiré du privé subventionné devient un élève entièrement financé par l’État. Le débat n’est donc pas entre financer ou ne pas financer, mais entre financer partiellement dans un cadre diversifié ou financer entièrement dans un réseau unique déjà sous tension.

Présenter l’abolition des subventions comme une mesure d’équité budgétaire est trompeur. Il s’agit en réalité d’un transfert de coûts vers le réseau public, sans garantie que celui-ci soit en mesure d’offrir l’environnement pédagogique que ces parents recherchaient, ni aux nouveaux arrivants, ni à ceux qui y étaient déjà.

Ce que le Québec refuse d’assumer

Le problème n’est pas l’existence de parcours différents, mais l’incapacité politique et culturelle d’assumer publiquement l’exigence et la différenciation dans le réseau public.

Offrir des programmes particuliers accessibles à tous ne signifie pas les rendre universels ni les vider de leur sens. Cela signifie cesser de réserver l’exigence à une minorité, tout en acceptant que tous n’emprunteront pas le même chemin, ni au même rythme.

Rendre ces programmes accessibles, c’est investir en amont : dans le repérage des intérêts et des aptitudes, dans l’accompagnement des élèves, dans le soutien aux familles moins outillées pour naviguer le système. C’est reconnaître que l’égalité des chances ne passe pas par l’uniformité des parcours, mais par la capacité réelle d’y accéder.

Cela suppose aussi un choix politique clair : accepter que certains programmes demeurent exigeants, sélectifs dans leurs attentes sinon dans leurs admissions, et assumés comme tels. L’objectif n’est pas que tous les élèves suivent les mêmes programmes, mais que chacun puisse aspirer à autre chose qu’un parcours par défaut, faute d’alternative crédible.

Tant que l’exigence sera perçue comme une injustice plutôt que comme une ambition à démocratiser, le réseau public continuera de perdre la confiance d’une partie des parents. Et tant que cette confiance ne sera pas rétablie, les stratégies d’évitement persisteront, qu’on le veuille ou non.

La question n’est donc pas de savoir comment abolir les différences, mais comment les rendre moins déterminées par le revenu, le réseau ou le hasard géographique. C’est là que se joue la véritable équité. Pas dans la suppression de ce qui fonctionne imparfaitement, mais dans le courage d’étendre l’exigence plutôt que de la diluer.

Conclusion

Ce que cela exige, ultimement, c’est un réinvestissement massif dans le réseau public. Pas un réinvestissement symbolique, ni une série de mesures cosmétiques, mais un engagement réel à en faire un réseau capable de répondre aux plus hautes exigences pédagogiques, intellectuelles et humaines. Former la prochaine génération ne peut pas reposer sur des compromis permanents ni sur des parcours par défaut.

C’est seulement avec un réseau public réellement performant que celui-ci peut faire compétition au réseau privé. Pas en l’imitant à la marge, encore moins en cherchant à l’éliminer. La concurrence éducative ne se gagne pas par la suppression de l’offre alternative, mais par la qualité de ce que l’on propose.

Croire qu’il suffirait d’affaiblir ou d’abolir le privé pour assurer le succès du public relève d’une illusion tenace. Le public ne s’élèvera pas parce que le privé disparaît. Il ne s’élèvera que s’il se donne les moyens d’être ambitieux, exigeant et crédible aux yeux des parents, des élèves et de la société dans son ensemble.

Le véritable choix n’est donc pas entre public et privé. Il est entre un réseau public assumé, fort et exigeant, capable d’attirer par sa qualité; un système qui ne tente pas de masquer ses faiblesses en nivelant ce qui dépasse. L’avenir du Québec se joue dans cette distinction.

L’école à trois vitesses n’existera plus le jour où le réseau public sera financé à la hauteur de ses besoins et de ses exigences.

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