Catégorie : Opinions

  • Avant de blâmer les producteurs laitiers pour l’échec des négociations

    Avant de blâmer les producteurs laitiers pour l’échec des négociations

    Ce matin, des produits canadiens sont frappés d’un tarif américain de 50 %. Et malgré tout, je suis plutôt satisfait de la position prise par mon gouvernement.

    Je précise tout de suite : je ne me réjouis certainement pas de ce qui arrive. Des entreprises vont perdre des commandes. Des travailleurs vont vivre avec l’incertitude. Certains pourraient perdre leur emploi. Derrière les milliards dont on parle dans les manchettes, il y a du monde qui doit payer son hypothèque, faire rouler une entreprise ou simplement essayer de passer au travers d’une autre période d’instabilité.

    Je pense à eux. Et c’est justement pour ça que je regarde avec un certain malaise le récit qui risque de s’installer dans les prochains jours.

    Il est très tentant de résumer l’échec des négociations ainsi : le Canada aurait pu obtenir un allègement des tarifs sur l’acier, l’aluminium et l’automobile, mais aurait refusé de céder sur le lait. Conclusion : quelques milliers de producteurs laitiers auraient fait payer le prix au reste du pays.

    C’est simple. C’est efficace. Ça fera probablement de très bonnes chroniques.

    Le problème, c’est qu’à l’heure actuelle, on ne sait pas si c’est vrai.

    On ne sait pas ce qui a fait casser l’entente

    Les négociations portaient sur plusieurs dossiers à la fois. L’acier, l’aluminium, l’automobile, le bois d’œuvre, l’alcool et les demandes américaines concernant le marché laitier faisaient tous partie de la discussion. D’ailleurs, le marché laitier canadien n’est pas fermé aux produits américains, contrairement à ce que laisse parfois entendre le débat public. Les deux gouvernements donnent maintenant des versions différentes de ce qui s’est passé dans les dernières heures.

    Ottawa affirme que les États-Unis ont modifié leurs conditions à la dernière minute. Washington soutient plutôt que le Canada a demandé davantage de concessions et n’a pas voulu finaliser l’entente qui se trouvait sur la table.

    Il faudra probablement un certain temps avant de savoir exactement ce qui a fait dérailler les discussions. Le lait a peut-être joué un rôle important. Il a peut-être même été l’un des points impossibles à régler. Mais passer de là à dire que les producteurs laitiers ont fait échouer l’accord, ce serait aller beaucoup plus loin que ce que les faits permettent actuellement.

    Je suis soulagé, mais pas triomphant

    Je suis producteur laitier. Je ne vais donc pas faire semblant d’être un observateur parfaitement détaché de la situation.

    Oui, je suis soulagé de voir qu’Ottawa ne semble pas avoir accepté une nouvelle concession importante sur la gestion de l’offre simplement pour obtenir une entente. Depuis des mois, le gouvernement répète qu’il défendra le système. Une promesse comme celle-là est facile à faire lorsque rien n’est en jeu.

    Cette semaine, quelque chose était réellement en jeu.

    Une entente semblait suffisamment proche pour qu’on parle ouvertement de réductions importantes des tarifs américains sur certains secteurs industriels. Refuser une entente dans ces circonstances a un coût politique et économique. C’est justement ce qui donne du poids à une ligne rouge. Si elle disparaît dès qu’elle devient coûteuse, ce n’était pas vraiment une ligne rouge.

    Ça ne veut pas dire que je souhaite que des travailleurs de l’acier ou de l’automobile paient pour protéger ma ferme. Ce serait une façon assez tordue de voir les choses.

    Qui doit être sacrifié cette fois-ci?

    Il y a une question plus fondamentale derrière tout ça.

    Si les États-Unis peuvent frapper un secteur canadien pour obtenir une concession dans un autre, qu’est-ce qu’on fait la prochaine fois?

    On ouvre davantage le marché laitier pour protéger l’acier. Puis, dans six mois, on abandonne quoi pour protéger le bois d’œuvre? Et lorsque ce nouveau secteur est à son tour menacé, qui passe ensuite?

    La solidarité entre les régions et les secteurs économiques ne peut pas signifier qu’on désigne chaque fois le prochain groupe qu’on acceptera de sacrifier. Sinon, ce n’est plus vraiment de la solidarité.

    Je ne prétends pas non plus que la gestion de l’offre doit être placée sous une cloche de verre et ne jamais être discutée. On peut débattre du fonctionnement du système, vouloir l’améliorer et avoir des désaccords sérieux sur certaines de ses règles.

    Mais une réforme décidée au Canada, parce qu’on croit qu’elle serait meilleure pour les producteurs et les consommateurs, n’est pas la même chose qu’une concession faite parce qu’un gouvernement étranger menace de faire mal ailleurs dans notre économie.

    La facture n’a pas encore de responsable

    Je comprends très bien qu’un travailleur touché par les nouveaux tarifs puisse être en colère. S’il entend dans quelques jours qu’une entente était à portée de main et que « les producteurs de lait » l’ont empêchée, je comprends aussi qu’il puisse nous en vouloir.

    Tout ce que je demande, c’est qu’on sache d’abord si c’est réellement ce qui s’est passé.

    Les tarifs de 50 % sont maintenant en vigueur sur environ 20 milliards de dollars américains de produits canadiens, et Ottawa annonce une riposte dollar pour dollar. Ce n’est pas une petite affaire. Les conséquences seront réelles, même si ces produits représentent une part limitée des exportations canadiennes vers les États-Unis.

    Je ne suis donc pas en train de célébrer une victoire.

    Je constate simplement qu’à ce stade, Mark Carney semble avoir préféré quitter la table plutôt que d’accepter des conditions qu’il jugeait mauvaises pour le Canada. Sur la gestion de l’offre, le gouvernement semble avoir tenu parole jusqu’ici. Comme producteur laitier, j’en suis content.

    La suite pourrait me faire changer d’avis. Les détails des négociations pourraient aussi nous apprendre des choses moins confortables.

    Mais avant de décider que cette crise est la faute des producteurs laitiers, attendons au moins de savoir pourquoi l’entente a réellement échoué.

    Sources

  • Les 10 mythes de Sylvain Charlebois : ce qu’il dit vrai, ce qu’il simplifie et ce qu’il oublie

    Les 10 mythes de Sylvain Charlebois : ce qu’il dit vrai, ce qu’il simplifie et ce qu’il oublie

    Le 19 août, Sylvain Charlebois a publié dans La Vie agricole une version française de ses « dix mythes » sur la gestion de l’offre. Le texte est plus nuancé que certaines de ses chroniques précédentes. Sur quelques points, je suis même d’accord avec lui. Sur d’autres, toutefois, les faits présentés sont exacts seulement en partie, privés d’un contexte essentiel ou utilisés pour soutenir une conclusion qu’ils ne démontrent pas.

    C’est probablement ce qui me déçoit le plus. Sylvain Charlebois n’est pas un commentateur quelconque : il est professeur, titulaire d’une chaire de recherche et régulièrement présenté dans les médias comme expert des politiques alimentaires. On est donc en droit d’attendre de lui une rigueur particulière. Or, à plusieurs reprises, ce ne sont pas nécessairement les faits de départ qui sont faux, mais le contexte retranché, les notions amalgamées ou la conclusion qui en est tirée donnent au lecteur une image déformée de la réalité.

    Plutôt que de répondre par dix slogans opposés, regardons donc ses dix « mythes » un par un.

    1. Les producteurs laitiers sont-ils des millionnaires?

    Oui, si l’on additionne la valeur de la terre, des bâtiments, du troupeau, de la machinerie et du quota, plusieurs fermes laitières valent plusieurs millions de dollars. Mais une ferme de six millions n’est pas un compte de banque de six millions.

    La valeur des actifs ne dit rien, à elle seule, du revenu disponible du producteur, de son endettement, de ses besoins de réinvestissement ni du rendement obtenu sur tout ce capital immobilisé. C’est précisément la distinction que j’ai développée dans Les producteurs laitiers sont des millionnaires. Oui, mais….

    Charlebois soulève néanmoins un vrai enjeu : cette valeur élevée des actifs complique l’établissement et le transfert à la relève. Mais confondre patrimoine productif et richesse personnelle demeure un raccourci.

    2. La gestion de l’offre protège-t-elle la ferme familiale?

    Non, la gestion de l’offre n’a pas empêché la consolidation. Le nombre de fermes laitières canadiennes a fortement diminué depuis sa création. Mais ce chiffre, pris seul, ne permet absolument pas de conclure que le système a échoué à protéger les fermes familiales. Pour le savoir, il faut comparer avec ce qui s’est produit ailleurs.

    Entre 2014 et 2024, le Canada est passé d’environ 12 007 fermes laitières à 9 256, soit une diminution de 22,9 %. Pendant la même période, les États-Unis sont passés d’environ 44 809 troupeaux laitiers licenciés à 24 811, soit une diminution de 44,6 %. La proportion de fermes disparues chez nos voisins a donc été presque deux fois plus élevée.

    Cette comparaison ne prouve pas que la gestion de l’offre explique à elle seule la différence. Les deux pays ont des structures agricoles, des marchés et des politiques différentes. Elle montre toutefois pourquoi le simple décompte des fermes canadiennes ne peut pas servir de preuve contre le système. Les données sont au contraire compatibles avec l’idée qu’un revenu plus stable peut ralentir la consolidation, même s’il ne l’empêche pas.

    3. Les producteurs laitiers ne reçoivent-ils aucune subvention?

    Tout dépend de ce qu’on appelle une subvention. Charlebois place dans un même ensemble les paiements compensatoires, les tarifs douaniers, les restrictions aux importations, les prix administrés et divers programmes publics. On peut appeler tout cela du soutien au sens économique large. Mais ce ne sont pas des mécanismes équivalents.

    Un tarif douanier n’est pas un chèque du gouvernement. Un prix administré n’est pas une dépense budgétaire. Et une compensation versée parce que l’État a cédé durablement une partie du marché intérieur dans un accord commercial n’est pas la même chose qu’un programme permanent qui renfloue chaque année le revenu des producteurs lorsque les prix s’effondrent.

    Le contraste avec les États-Unis demeure important. Les producteurs américains disposent notamment de programmes fédéraux comme le Dairy Margin Coverage lorsque leurs marges deviennent insuffisantes. Le Canada a choisi un autre mécanisme : organiser la production en fonction de la demande et tirer l’essentiel du revenu agricole du marché.

    Un autre raccourci mérite d’être signalé. Dans son texte de La Vie agricole, Charlebois évoque un budget national de marketing du secteur laitier approchant 200 millions de dollars dans un contexte où il parle du « lobby laitier ». Or ces sommes ne correspondent pas à 200 millions de dollars de lobbying politique. Les fonds financés par les producteurs servent notamment à la publicité, à la promotion, au développement des marchés, à l’éducation et à la nutrition, aux commandites, à la recherche et à diverses initiatives sectorielles. Comme dans bien d’autres industries, seule une partie des activités relève directement de la représentation politique.

    4. Les accords commerciaux font-ils perdre de l’argent à tous les producteurs?

    Charlebois insiste sur le fait que chaque producteur n’a pas eu à présenter ses états financiers pour démontrer une perte individuelle avant de recevoir une compensation. C’est vrai. Mais ce n’est pas ce que le programme cherchait à mesurer.

    Le gouvernement canadien a accordé à des concurrents étrangers un accès permanent à une fraction du marché laitier canadien. Les compensations ont ensuite été réparties proportionnellement au quota détenu, donc selon la part de capacité de production de chaque ferme dans ce marché. Un producteur détenant deux fois plus de quota ne recevait pas le même chèque qu’un plus petit producteur : sa compensation était proportionnellement plus élevée.

    Cette méthode me paraît aussi juste qu’il était raisonnablement possible de l’être. La perte est structurelle et collective, pas simplement une baisse de revenu comptable observée pendant une année donnée. Le quota est précisément l’instrument qui répartit entre les producteurs leur part du marché canadien.

    Il faut aussi rappeler que les producteurs financent eux-mêmes, par des prélèvements liés à leur production, la promotion et le développement de ce marché. Publicité, programmes éducatifs, développement des débouchés, commandites, recherche et autres initiatives sont financés collectivement. Lorsqu’un gouvernement décide ensuite de céder définitivement une partie du marché ainsi développé, le principe d’une compensation proportionnelle à la part détenue est tout sauf arbitraire.

    5. Abolir la gestion de l’offre ferait-il automatiquement baisser les prix?

    Sur ce point, Sylvain Charlebois et moi sommes d’accord. L’abolition de la gestion de l’offre ne garantirait pas une baisse du prix payé à l’épicerie. Il le reconnaît lui-même dans ses dix mythes publiés par La Vie agricole.

    Le prix du lait cru n’est qu’une composante du prix final. Transformation, énergie, emballage, transport, équipements, distribution, salaires et avantages sociaux, y compris dans des usines où la main-d’œuvre est syndiquée, ainsi que les marges commerciales continueraient d’exister si le prix payé au producteur diminuait.

    Il faut aussi souligner une évolution importante de sa position publique. Dans un autre article publié le même 19 août par La Vie agricole, à la suite d’une discussion avec le producteur Frédéric Poulin et Simon Bégin, le constat rapporté est qu’aucun des trois ne souhaite abolir la gestion de l’offre. Charlebois parle plutôt de réforme. C’est une nuance importante que je reconnais volontiers : notre désaccord porte donc davantage sur le diagnostic et sur la réforme proposée que sur une abolition pure et simple.

    6. Les producteurs assument-ils seuls le coût du lait jeté?

    Il faut ici distinguer deux situations que la formulation de Charlebois tend à confondre.

    Lorsqu’une ferme dépasse son quota et doit disposer de lait qui ne peut pas être commercialisé, la perte est assumée directement par cette ferme. Le lait jeté n’est pas remboursé par un mécanisme collectif.

    Lorsqu’il existe plutôt un surplus collectif de marché, la situation est différente. Les coûts peuvent être répartis entre les producteurs par les mécanismes de mise en commun. Dans ce cas, oui, la perte est mutualisée. Mais elle demeure assumée par les producteurs collectivement, et non transférée mystérieusement à quelqu’un d’autre.

    Il faut également éviter de parler comme si tout surplus signifiait nécessairement du lait entier versé au drain. Les déséquilibres concernent fréquemment des composantes du lait, notamment les solides non gras, qui doivent trouver des débouchés distincts de la matière grasse.

    7. Le gaspillage de lait est-il inévitable?

    Comme dans pratiquement toute industrie agroalimentaire, il existe des pertes. Aucun système réel n’utilise parfaitement 100 % de chaque litre produit, chaque jour de l’année. La question pertinente est donc moins de savoir si le gaspillage existe que d’en mesurer l’ampleur réelle.

    Sur ce point, les données officielles donnent un portrait beaucoup moins spectaculaire que certaines manchettes. Agriculture et Agroalimentaire Canada indique qu’en 2023, plus de 99 % du lait cru provenant des fermes canadiennes a été transformé et précise que le déversement de lait est rare au Canada. Autrement dit, le système transforme déjà pratiquement tout le lait produit.

    Il faut surtout être prudent avec les estimations voulant que plusieurs milliards de litres aient été « jetés » depuis 2012. Ces chiffres ne proviennent pas d’un registre national additionnant des volumes réellement mesurés au drain. Ils reposent sur une estimation de l’écart entre une production théorique calculée à partir du nombre de vaches et du rendement moyen, puis les volumes effectivement vendus aux transformateurs. Cet écart peut inclure diverses réalités, notamment du lait destiné aux veaux, du lait non commercialisable, des pertes normales et des différences méthodologiques.

    Ce travail de recherche peut certainement soulever une question légitime sur la qualité des données disponibles. Mais une estimation indirecte du « lait manquant » ne doit pas être présentée comme une mesure précise de milliards de litres volontairement jetés.

    8. Le Canada a-t-il pleinement respecté l’ACEUM?

    Il faut distinguer les litiges. Les États-Unis ont remporté un premier différend portant sur la façon dont le Canada réservait certaines parts de ses contingents tarifaires aux transformateurs. Le Canada a ensuite modifié ses règles.

    Washington a contesté à nouveau le système révisé. Cette fois, en 2023, la majorité du groupe spécial a rejeté les principales contestations américaines. Autrement dit, le fait que les États-Unis soient insatisfaits de l’application canadienne de l’ACEUM ne signifie pas automatiquement que le Canada viole l’accord.

    Notre interprétation des règles actuelles a donc bel et bien été confirmée sur des éléments importants du second litige. J’ai développé cette question plus en détail dans Marché laitier fermé? Les chiffres disent le contraire et dans mes textes récents sur les demandes américaines.

    9. La gestion de l’offre garantit-elle la sécurité alimentaire?

    Je remplacerais le mot « garantit » par contribue fortement. Aucun système ne peut garantir à lui seul la sécurité alimentaire face à une épizootie majeure, une catastrophe naturelle, une rupture logistique ou une crise internationale.

    Mais la gestion de l’offre contribue directement à la stabilité de notre capacité de production. Elle cherche à éviter les deux extrêmes : les surplus chroniques qui font s’effondrer les prix et éliminent des fermes, puis les pénuries qui font exploser les prix et exigent de reconstruire rapidement une capacité de production disparue.

    Sécurité alimentaire ne signifie pas autarcie. Le fait que les producteurs utilisent des tracteurs, des médicaments vétérinaires ou certains intrants importés ne rend pas inutile une capacité nationale de production laitière. Une ferme disparue ne redémarre pas en quelques mois : il faut un troupeau, des bâtiments, des terres, des équipements, du capital et de la main-d’œuvre. Maintenir cette infrastructure au Canada est bien une composante de la résilience alimentaire.

    10. Réformer signifie-t-il abolir le système du jour au lendemain?

    Là-dessus, nous sommes encore d’accord : réformer signifie réformer, pas abolir. Le statu quo intégral et l’abolition immédiate ne sont pas les deux seules options. Cette volonté de réformer sans nécessairement abolir ressort également de la rencontre rapportée par La Vie agricole.

    Le problème vient plutôt du contenu concret de la réforme proposée. Dans son texte des dix mythes, Charlebois évoque notamment une transition sur quinze ans, une diminution du prix du lait industriel, un accès facilité à de nouveaux producteurs, davantage de transformation et d’innovation, ainsi qu’un traitement progressif de la valeur des quotas.

    Mais les mesures qui touchent directement les fermes ont un point commun : elles font porter l’essentiel du coût de la transition sur les producteurs. Réduire le prix du lait industriel diminue leur revenu. Réduire ou éliminer progressivement la valeur du quota frappe simultanément un actif majeur de leur bilan. Faciliter l’arrivée de nouveaux producteurs sans expliquer comment la production supplémentaire serait répartie peut également diluer la valeur économique des droits existants.

    Une réforme de cette nature pourrait provoquer exactement le phénomène que Charlebois reproche au système actuel de ne pas avoir empêché : une consolidation accélérée. Les fermes les plus endettées, les plus petites ou celles qui viennent d’investir seraient les plus vulnérables. Les entreprises les mieux capitalisées pourraient plus facilement absorber la baisse de revenu, racheter les actifs de celles qui quittent et grossir.

    Une réforme crédible doit donc répondre à une question très simple : qui paie? Si la baisse du prix du lait et la perte de valeur des quotas sont essentiellement absorbées par les producteurs, il faut aussi expliquer pourquoi cette transition ne provoquerait pas une sortie massive de fermes.

    Critiquer la gestion de l’offre, oui. Simplifier la réalité, non.

    La gestion de l’offre n’est pas parfaite. Le coût d’entrée pour la relève, la valeur des quotas, la capacité de transformation, la transparence, certains surplus de composantes et la compétitivité industrielle sont de vraies questions. Les producteurs et leurs organisations doivent accepter de les discuter.

    Mais les critiques doivent être soumises à la même exigence. Une ferme de plusieurs millions n’est pas nécessairement un producteur disposant de millions en liquidités. La disparition de fermes canadiennes ne peut pas être évaluée sans constater que les États-Unis ont consolidé encore beaucoup plus rapidement. Les compensations commerciales n’ont pas été distribuées également au hasard : elles ont été calculées selon le quota détenu. Plus de 99 % du lait cru canadien est transformé. Et une contestation américaine de l’ACEUM n’équivaut pas automatiquement à une violation canadienne.

    Je n’ai aucun problème avec le fait que Sylvain Charlebois souhaite réformer la gestion de l’offre. Sur certains points, je partage même son diagnostic. Mais lorsqu’un universitaire bénéficiant d’une telle tribune publique entreprend de « déboulonner des mythes », il doit aussi accepter que ses propres raccourcis soient examinés avec la même rigueur.

    Chandail J’ai survécu à une autre chronique de Sylvain Charlebois

    Besoin d’un peu d’humour après dix mythes?

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    J’ai aussi créé le chandail « J’ai survécu à une autre chronique de Sylvain Charlebois ».

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  • Sylvain Charlebois contre la gestion de l’offre : le libre marché qu’il vend n’existe pas

    Sylvain Charlebois contre la gestion de l’offre : le libre marché qu’il vend n’existe pas

    Sylvain Charlebois a le mérite de forcer le débat sur la gestion de l’offre. Mais à force d’en faire la cause presque universelle des difficultés du secteur laitier, il finit par vendre aux Canadiens une solution, le « marché libre », qui n’existe pratiquement nulle part dans l’industrie laitière mondiale.

    Depuis des années, le professeur de l’Université Dalhousie présente la gestion de l’offre comme un système figé, opaque, coûteux pour les consommateurs et responsable du déclin du nombre de fermes laitières. Dans ses textes les plus récents, le ton s’est encore durci. Il affirme que le système « tue » le secteur laitier canadien, qu’il isole le pays et qu’il protège une « rente tranquille » accordée aux producteurs.

    Ce vocabulaire est efficace. Il fabrique un coupable facile à identifier. Mais il simplifie à outrance une réalité économique beaucoup plus complexe et minimise systématiquement la question centrale : que se passerait-il réellement si le Canada abandonnait la gestion de l’offre?

    Le prix payé au producteur n’est pas le prix à l’épicerie

    L’un des raccourcis les plus persistants dans ce débat consiste à associer directement la gestion de l’offre au prix payé par le consommateur. Or, le gouvernement fédéral le rappelle lui-même : dans le secteur laitier, c’est le prix du lait payé aux agriculteurs qui est encadré. À quelques exceptions provinciales pour le lait de consommation, le prix de détail des produits laitiers n’est pas réglementé.

    Entre la ferme et la tablette se trouvent la transformation, l’emballage, le transport, la distribution et la marge du détaillant. Présenter le prix à la ferme comme le principal obstacle à l’abordabilité détourne donc l’attention du reste de la chaîne — précisément là où la concentration des entreprises et le pouvoir de marché sont souvent les plus importants.

    La gestion de l’offre n’est pas un chèque en blanc remis aux producteurs. Le prix du lait s’appuie notamment sur une enquête nationale sur les coûts de production. Il cherche à permettre à une ferme efficace de couvrir ses coûts et de recevoir une rémunération raisonnable, plutôt que d’obliger les familles agricoles à absorber seules chaque effondrement du marché.

    La disparition des fermes n’est pas une preuve contre le système

    Sylvain Charlebois insiste souvent sur la diminution du nombre de fermes laitières au Canada depuis l’instauration de la gestion de l’offre. Le chiffre est réel. La conclusion qu’il en tire l’est beaucoup moins.

    La consolidation du secteur laitier se produit aussi aux États-Unis, où il n’existe pas de gestion de l’offre canadienne. Le département américain de l’Agriculture décrit depuis longtemps une production concentrée dans un nombre décroissant d’exploitations de plus grande taille, attirées par des coûts unitaires plus faibles. La mécanisation, la hausse de la productivité par vache, le coût des bâtiments, la rareté de la main-d’œuvre et l’absence de relève transforment l’agriculture dans tous les pays développés.

    On peut certainement débattre du prix des quotas, de l’accès de la relève ou de la capacité du système à encourager l’innovation. Mais attribuer la consolidation à la gestion de l’offre revient à confondre un phénomène mondial avec une particularité canadienne.

    Le « libre marché » laitier est largement financé par l’État

    Le principal angle mort du discours de Charlebois est là. Les producteurs américains ne sont pas simplement livrés aux forces du marché. Ils ont accès au programme fédéral Dairy Margin Coverage, qui verse des paiements lorsque l’écart entre le prix du lait et le coût des aliments devient insuffisant. Pour 2026, l’USDA prévoit 122,9 millions de dollars américains en paiements de ce programme.

    L’Union européenne surveille elle aussi son marché laitier, offre des paiements directs dans le cadre de la Politique agricole commune et conserve des mécanismes d’intervention publique et de stockage privé pour répondre aux déséquilibres. Lorsque les prix s’effondrent, les gouvernements interviennent. Lorsque les surplus s’accumulent, ils achètent, stockent, subventionnent ou indemnisent.

    La différence canadienne n’est donc pas de soutenir ses producteurs pendant que les autres laisseraient librement agir le marché. Elle consiste plutôt à organiser la production en fonction de la demande intérieure et à faire payer le lait par le marché, au lieu de socialiser périodiquement les pertes par des programmes publics.

    Le propre rapport de Charlebois contredit ses formules les plus dures

    La critique la plus convaincante de ses chroniques récentes se trouve peut-être dans son propre rapport Gestion de l’offre 2.0, publié en 2020 avec des collègues de Dalhousie et de l’Université de Guelph.

    Le document affirme qu’un démantèlement immédiat n’est pas une solution viable. Il reconnaît que le lait américain pourrait inonder le marché canadien, que l’industrie nationale pourrait devenir dépendante des importations et que les consommateurs pourraient même payer davantage après l’abolition du système. Surtout, le rapport admet qu’une solution théoriquement efficace selon un modèle pur de libre marché ne serait pas nécessairement optimale lorsqu’on tient compte des moyens de subsistance des agriculteurs, des économies rurales et des valeurs canadiennes.

    Ces nuances sont importantes. Elles sont pourtant presque absentes lorsque Charlebois affirme aujourd’hui que la gestion de l’offre « tue » le secteur ou « coule » la crédibilité internationale du Canada. Entre son analyse universitaire et ses chroniques publiques, le conditionnel disparaît souvent au profit de la formule-choc.

    La transparence peut être améliorée, mais elle n’est pas inexistante

    Charlebois a raison sur un point : un système qui organise un marché national doit constamment mériter la confiance du public. Les mécanismes de fixation des prix, les décisions de quota et les effets des politiques commerciales doivent être expliqués dans un langage beaucoup plus accessible. Les organisations agricoles ont parfois parlé surtout à leurs membres, laissant leurs adversaires définir seuls le système auprès du grand public.

    Mais parler d’opacité comme si les règles étaient secrètes est excessif. La Commission canadienne du lait est une société d’État qui rend compte au Parlement. Les prix, les formules, les ajustements et les décisions sont encadrés par des lois et des règlements publics. L’UPA rappelle notamment que la formule de prix tient compte des coûts de production et de l’indice des prix à la consommation, et que les décisions sont annoncées publiquement.

    Il faut réclamer davantage de pédagogie et de reddition de comptes. Il ne faut pas transformer ce besoin d’amélioration en accusation de rente cachée.

    Réformer n’oblige pas à démanteler

    La gestion de l’offre n’est pas parfaite. Le coût d’entrée de la relève est réel. Les règles peuvent ralentir certaines innovations. Les concessions successives dans les accords commerciaux ont complexifié le système. Les producteurs doivent aussi répondre clairement aux attentes sur le bien-être animal, l’environnement et la productivité.

    Mais aucune de ces critiques ne démontre qu’il serait préférable d’exposer entièrement la production canadienne aux surplus subventionnés de ses voisins, puis de remplacer la stabilité du marché par des paiements gouvernementaux lorsque les prix s’écroulent.

    Le débat proposé par Sylvain Charlebois mérite mieux que ses propres slogans. Oui, la gestion de l’offre doit évoluer. Oui, elle doit être plus transparente et mieux adaptée à la relève. Non, elle n’est pas la cause unique de tous les problèmes du lait canadien. Et non, le démantèlement n’offrirait pas magiquement aux consommateurs du lait moins cher, aux producteurs de meilleurs revenus et au Canada de nouveaux marchés d’exportation.

    Dans un monde où les grandes puissances agricoles subventionnent, protègent et interviennent massivement, conserver un système qui ajuste la production à la demande n’est pas un refus de l’économie. C’est un choix de politique agricole. On peut le critiquer. Mais avant de le condamner, il faut comparer ce système réel aux systèmes réels des autres pays — pas à un libre marché imaginaire.

    Depuis, Sylvain Charlebois a formulé dix « mythes » sur la gestion de l’offre. Je les ai repris un par un dans une analyse détaillée des dix mythes sur la gestion de l’offre.

    À lire aussi sur la gestion de l’offre

    Sources

    Photo : Janvez, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

  • Sylvain Charlebois et l’art des demi-vérités

    Sylvain Charlebois et l’art des demi-vérités

    Il y a une différence fondamentale entre critiquer un système et le caricaturer.Il y a aussi une différence entre éclairer le débat public et l’alimenter par des raccourcis moraux. Depuis plusieurs années, Sylvain Charlebois a clairement choisi son camp.

    Ce n’est pas la première fois qu’il s’attaque à la gestion de l’offre. Ce n’est pas non plus la première fois qu’il le fait en empilant des demi-vérités, des omissions commodes et des comparaisons trompeuses, soigneusement emballées pour provoquer l’indignation.

    Le plus récent épisode, un déversement de lait en Ontario, en est un parfait exemple.

    Transformer un compromis structurel en faute morale

    Oui, du lait est parfois jeté. Oui, c’est choquant. Oui, c’est un problème réel.

    Mais prétendre que ce lait est jeté pour maintenir artificiellement des prix élevés est une simplification grossière qui frôle la malhonnêteté intellectuelle.

    Le dumping n’est pas un geste cynique posé pour enrichir les producteurs. C’est une soupape de sécurité d’un système qui privilégie la stabilité à la volatilité. La production laitière n’est pas un robinet. Une vache ne cesse pas de produire parce qu’un graphique de demande a fléchi pendant trois semaines.

    Charlebois transforme un choix de design politique; stabilité des revenus, continuité de l’approvisionnement, prévisibilité, en intention malveillante. C’est là que la ligne est franchie.

    L’argument émotionnel : efficace, mais trompeur

    Associer le lait jeté à l’augmentation du recours aux banques alimentaires est probablement l’argument le plus percutant… et le plus fallacieux.

    Le lait déversé :

    • n’est pas conditionné pour la distribution,
    • n’est pas nécessairement transformable à temps,
    • n’est pas redistribuable automatiquement.

    La faim est un problème de revenus, de logement, de politiques sociales, pas de surplus ponctuels de lait cru. Confondre ces enjeux est intellectuellement paresseux, mais médiatiquement payant.

    On ne nourrit pas un débat public sain en laissant croire que des producteurs choisissent sciemment de jeter de la nourriture pendant que des gens ont faim. Ce récit est faux et profondément injuste.

    Comparer sans comparer : une vieille habitude

    Charlebois aime opposer le Canada à d’autres juridictions, notamment les États-Unis, comme si ailleurs le système était miraculeusement exempt de gaspillage. C’est faux.

    Aux États-Unis :

    • on jette aussi,
    • on subventionne massivement,
    • on exporte à perte,
    • on ferme des fermes par milliers.

    La différence n’est pas l’absence de coûts, mais leur déplacement. Le Canada paie sa stabilité au comptoir. Les États-Unis la paient par l’impôt, l’endettement public et la disparition accélérée des fermes familiales.

    Présenter l’un comme moralement supérieur à l’autre relève plus de l’idéologie que de l’analyse.

    Le vrai problème : la caricature permanente

    La critique la plus sérieuse à adresser à Sylvain Charlebois n’est pas qu’il veuille réformer la gestion de l’offre. Sur ce point, beaucoup s’entendent : des ajustements sont nécessaires.

    Le problème, c’est qu’il parle comme si deux options seulement existaient : le statut quo aveugle ou le scandale moral.

    Il ignore systématiquement les discussions internes au milieu, les contraintes biologiques et industrielles et les réformes déjà envisagées.

    Un débat mérite mieux que ça

    On peut vouloir réduire le dumping sans salir un système entier. On peut vouloir plus de flexibilité sans accuser les producteurs de cynisme. On peut vouloir réformer sans travestir la réalité.

    La gestion de l’offre n’est ni parfaite ni intouchable. Mais elle mérite mieux que des récits simplistes destinés à faire réagir plutôt qu’à comprendre.

    À force de transformer chaque problème en scandale moral, Sylvain Charlebois ne contribue pas à améliorer le système. Il contribue surtout à le polariser et à affaiblir la qualité du débat public.

    C’est peut-être ça, la plus grande perte dans toute cette histoire

    Pour comprendre comment je réfléchis aux systèmes collectifs, voir : Pourquoi j’écris?

  • École à trois vitesses, le mythe rassurant du nivellement par le bas

    École à trois vitesses, le mythe rassurant du nivellement par le bas

    L’école à trois vitesses québécoise est souvent dans l’actualité depuis quelques temps. Tantôt à travers les critiques de L’école ensemble, tantôt celles de l’Organisation des Nations Unies qui s’inquiète de la situation.

    À cette situation, la réponse la plus souvent entendue est la suivante : il faudrait abolir les subventions aux écoles privées et offrir des programmes particuliers à tout le monde. L’injustice actuelle serait évidente et appellerait une correction rapide.

    Que la situation actuelle pose problème, c’est indéniable. Mais accepter que la solution passe par le traditionnel nivellement par le bas québécois l’est beaucoup moins.

    Trois vitesses

    Ces fameuses trois vitesses décrites ainsi :

    • École privée subventionnée;
    • École publique avec programme particulier;
    • École publique avec programme régulier.

    Présentée ainsi, la hiérarchie semble limpide. Certains élèves auraient accès à de meilleures conditions d’apprentissage pendant que d’autres seraient confinés au parcours par défaut, moins exigeant, moins valorisé. Il suffirait alors d’y mettre l’argent nécessaire pour garantir à chaque enfant le meilleur.

    Il y a une part de vérité dans ce portrait. Mais il s’agit d’un découpage simpliste qui masque plus qu’il n’explique.

    Une lecture trop confortable de la réalité

    Pourquoi ces trois vitesses existent-elles ? La réponse la plus souvent donnée est toujours la même : ce serait la faute des écoles privées, qui draineraient l’argent et le talent au détriment du réseau public.

    Le récit est séduisant par sa simplicité. Les écoles privées auraient développé des programmes particuliers attirant un nombre croissant d’élèves. Face à cet exode, les écoles publiques auraient été contraintes de créer à leur tour des programmes similaires pour retenir certains profils, laissant le programme régulier comme solution par défaut pour les autres.

    Ce récit est confortable. Il permet de désigner un responsable clair et d’éviter de poser des questions plus dérangeantes sur l’organisation même du système public.

    Les chiffres sont souvent invoqués pour appuyer cette lecture. Depuis les années 1970, la part des élèves du secondaire inscrits dans des écoles privées est passée d’environ 5 % à plus de 20 %, atteignant parfois près de 40 % dans certaines régions comme Montréal ou Québec, un niveau exceptionnel au Canada.

    Encore faut-il se demander ce que ces chiffres signifient réellement.

    Détruire le signal plutôt que corriger le système

    L’école privée ne crée pas les faiblesses du réseau public, elle les révèle. Elle n’impose rien, elle répond à une demande. Les parents n’y envoient pas leurs enfants par idéologie ou par rejet du public, mais parce qu’ils y trouvent ce qu’ils estiment ne plus trouver ailleurs : une structure claire, des attentes explicites, un cadre cohérent et une certaine exigence assumée.

    Lorsqu’un nombre croissant de parents fait ce choix, le problème n’est pas l’existence de l’option privée, mais la raison pour laquelle elle devient attrayante. Supprimer le privé ou lui retirer ses subventions ne ferait pas disparaître ces attentes. Cela ne ferait que masquer les failles qu’il met en lumière, sans jamais les corriger.

    On m’opposera que le privé aggrave les inégalités par sa seule existence. Je prétend plutôt qu’il en est le révélateur. Les attentes parentales existeront peu importe la structure du réseau de l’éducation. L’école privée ne les crée pas, elle les absorbe.

    Sans ce réseau parallèle les attentes vont se déplacer : déménagements stratégiques, écoles non subventionnées ou autres stratégies d’évitement plus brutales. Rien n’empêche un parent d’investir massivement hors de l’école si le système public ne répond plus à ses attentes. Supprimer le privé subventionné ne supprime pas l’inégalité, elle la rend simplement plus brutale et moins visible.

    L’angle mort encore plus rarement abordé

    Abolir les subventions aux écoles privées ne signifie pas que l’État économiserait cet argent. Cela signifie que l’État devrait désormais assumer à 100 % la scolarisation de tous les élèves actuellement inscrits dans le privé. Ces enfants ne disparaissent pas. Ils réintègrent le réseau public, avec leurs besoins, leurs attentes et leurs exigences.

    Autrement dit, chaque élève retiré du privé subventionné devient un élève entièrement financé par l’État. Le débat n’est donc pas entre financer ou ne pas financer, mais entre financer partiellement dans un cadre diversifié ou financer entièrement dans un réseau unique déjà sous tension.

    Présenter l’abolition des subventions comme une mesure d’équité budgétaire est trompeur. Il s’agit en réalité d’un transfert de coûts vers le réseau public, sans garantie que celui-ci soit en mesure d’offrir l’environnement pédagogique que ces parents recherchaient, ni aux nouveaux arrivants, ni à ceux qui y étaient déjà.

    Ce que le Québec refuse d’assumer

    Le problème n’est pas l’existence de parcours différents, mais l’incapacité politique et culturelle d’assumer publiquement l’exigence et la différenciation dans le réseau public.

    Offrir des programmes particuliers accessibles à tous ne signifie pas les rendre universels ni les vider de leur sens. Cela signifie cesser de réserver l’exigence à une minorité, tout en acceptant que tous n’emprunteront pas le même chemin, ni au même rythme.

    Rendre ces programmes accessibles, c’est investir en amont : dans le repérage des intérêts et des aptitudes, dans l’accompagnement des élèves, dans le soutien aux familles moins outillées pour naviguer le système. C’est reconnaître que l’égalité des chances ne passe pas par l’uniformité des parcours, mais par la capacité réelle d’y accéder.

    Cela suppose aussi un choix politique clair : accepter que certains programmes demeurent exigeants, sélectifs dans leurs attentes sinon dans leurs admissions, et assumés comme tels. L’objectif n’est pas que tous les élèves suivent les mêmes programmes, mais que chacun puisse aspirer à autre chose qu’un parcours par défaut, faute d’alternative crédible.

    Tant que l’exigence sera perçue comme une injustice plutôt que comme une ambition à démocratiser, le réseau public continuera de perdre la confiance d’une partie des parents. Et tant que cette confiance ne sera pas rétablie, les stratégies d’évitement persisteront, qu’on le veuille ou non.

    La question n’est donc pas de savoir comment abolir les différences, mais comment les rendre moins déterminées par le revenu, le réseau ou le hasard géographique. C’est là que se joue la véritable équité. Pas dans la suppression de ce qui fonctionne imparfaitement, mais dans le courage d’étendre l’exigence plutôt que de la diluer.

    Conclusion

    Ce que cela exige, ultimement, c’est un réinvestissement massif dans le réseau public. Pas un réinvestissement symbolique, ni une série de mesures cosmétiques, mais un engagement réel à en faire un réseau capable de répondre aux plus hautes exigences pédagogiques, intellectuelles et humaines. Former la prochaine génération ne peut pas reposer sur des compromis permanents ni sur des parcours par défaut.

    C’est seulement avec un réseau public réellement performant que celui-ci peut faire compétition au réseau privé. Pas en l’imitant à la marge, encore moins en cherchant à l’éliminer. La concurrence éducative ne se gagne pas par la suppression de l’offre alternative, mais par la qualité de ce que l’on propose.

    Croire qu’il suffirait d’affaiblir ou d’abolir le privé pour assurer le succès du public relève d’une illusion tenace. Le public ne s’élèvera pas parce que le privé disparaît. Il ne s’élèvera que s’il se donne les moyens d’être ambitieux, exigeant et crédible aux yeux des parents, des élèves et de la société dans son ensemble.

    Le véritable choix n’est donc pas entre public et privé. Il est entre un réseau public assumé, fort et exigeant, capable d’attirer par sa qualité; un système qui ne tente pas de masquer ses faiblesses en nivelant ce qui dépasse. L’avenir du Québec se joue dans cette distinction.

    L’école à trois vitesses n’existera plus le jour où le réseau public sera financé à la hauteur de ses besoins et de ses exigences.

  • Jaser quotas avec Denis

    Jaser quotas avec Denis

    Hier j’ai publié un article qui a créé beaucoup de réactions. Je ne pense pas être la voix de la vérité, loin de là, je cherche plutôt à créer la discussion. Je pense avoir réussi.

    Dans la soirée j’ai pu parler au téléphone avec Denis. On a parlé pendant une grosse heure et demi. Il voulait m’entretenir d’une résolution qu’il présente aujourd’hui dans une assemblée de producteurs laitiers.

    Quotas et égalité

    On a jasé des quotas, très longtemps. Il a commencé par me parler de la situation actuelle lors des émissions. Vous le savez tous : si 1 % est émis il est distribué au prorata du quota possédé. La ferme qui a 50 kilos en reçoit 0,5, celle qui en a 100 en reçoit 1 et celle qui en a 300 en reçoit 3.

    Puis il m’a parlé de lui un peu, de comment c’était quand il a commencé. À l’époque la possession médiane de quota (le milieu, là ou on a exactement la moitié des producteurs qui en ont plus et la moitié qui en ont moins) était très proche de la moyenne. Ce que ça signifie c’est que le gros des fermes laitières avait à peu près le même droit de produire.

    Avec les années la médiane s’est lentement éloignée de la moyenne. C’est une période de consolidation où plusieurs petites fermes ont quitté et où de plus grosses ont acheté les quotas disponibles.

    Aujourd’hui

    Une médiane éloignée de la moyenne signifie une chose dans ce contexte : les gros sont devenus très gros et les petits n’ont pas réussi à suivre la parade. Ce n’est pas une opinion, c’est mathématique.

    Le marché croit un peu chaque année et de nouveaux quotas sont émis pour combler la demande. C’est exactement là, selon Denis, que se trouve l’injustice, dans la distribution au prorata mentionnée plus haut.

    Cette distribution fait en sorte de creuser toujours plus l’écart au lieu de l’amoindrir. La marche devient chaque année un peu plus haute à monter pour les plus petits. Ils n’ont pas accès aux économies d’échelle apportées par la taille.

    La proposition de Denis

    Au lieu de distribuer les nouveaux quotas au prorata du quotas possédé, Denis propose qu’il soit distribué de manière parfaitement égale.

    Pour la simplicité je vais utiliser des chiffres ronds pour l’exemple et supposer que nous sommes exactement 4000 producteurs laitiers au Québec. Si une augmentation pour l’ensemble du Québec était une année donnée de 4000 kilos, chaque ferme recevrait exactement 1 kilo, sans égard à sa taille. Avec 6000 kilos ce serait 1,5 que chaque ferme recevrait.

    L’avantage de ce système est qu’il réduirait lentement le fossé entre petits et gros. Qu’il rendrait plus facile la croissance des petits et le rattrapage avec le reste du secteur.

    Les situations spéciales

    Distribuer tel quel sans se poser de questions risque de mener à des injustices flagrantes. On pourrait donner 2 kilos à un producteur qui n’a ni la possibilité, ni l’intention de les produire. On peut aisément proposer aussi des conditions nécessaires à remplir pour se qualifier. Denis suggère de ne rien donner à ceux qui ne seraient pas en conformité avec les normes de bien-être animal. Un producteur ayant reçu une augmentation mais qui ne la produit pas ne devrait pas non plus être éligible aux émissions suivantes, tant qu’il ne produit pas.

    Un tel quota devrait, à mon avis, être non négociable pour un certain nombre dégradable d’années. Si un producteur décide de vendre avant la fin de cette période les quotas donnés seraient repris et redistribués à l’ensemble des producteurs.

    Un tel système de distribution aurait comme effet de réduire lentement l’écart entre les petits et les gros. Il permettrait de conserver plus de fermes en activité.

    Rééquilibrer sans casser

    La proposition de Denis ne prétend pas régler tous les enjeux du système de quotas, ni inverser à elle seule des décennies de consolidation. Elle a toutefois le mérite de poser une question fondamentale : la façon dont nous distribuons la croissance collective sert-elle encore l’équilibre du secteur à long terme?

    Réfléchir à ces mécanismes ne revient pas à opposer petits et gros, ni à nier les gains d’efficacité liés à la taille. Il s’agit plutôt de se demander comment maintenir un tissu agricole suffisamment diversifié pour accueillir la relève, absorber les chocs et préserver une certaine équité entre les producteurs.

    Comme pour le reste du système de gestion de l’offre, il ne s’agit pas de tout renverser, mais d’ajuster. Lentement, prudemment, et en gardant en tête que les règles qui fonctionnent aujourd’hui façonnent déjà l’agriculture de demain.

    Parlez-en!

    J’écris pour réfléchir et faire réfléchir. Je l’ai dit d’emblée, je ne prétend pas posséder la vérité. Si j’arrive seulement à stimuler la discussion je pense avoir gagné gros.

    N’hésitez pas à commenter, soit ici en section commentaires ou sur Facebook ou n’importe quel autre réseau social où vous trouverez ce texte.

  • Les problèmes des quotas laitiers

    Les problèmes des quotas laitiers

    Je vais souligner avant de commencer que je ne suis absolument pas opposé au système de la gestion de l’offre. C’est un système utile qui soutient un pilier de l’agriculture canadienne, dont les effets dépassent le seul secteur laitier. Je ne m’attarderai pas aux autres secteurs comme la volaille et les œufs parce que je ne les connais pas.

    Mais ceci ne m’empêche pas d’avoir un regard critique sur le système. Dans son fondement, il assure durablement la pérennité du secteur laitier en garantissant la vente de toute production faite à l’intérieur des limites allouées. Il a cependant des défauts majeurs qui doivent selon moi être nommés.

    Trois problèmes importants

    J’ai identifié et choisi 3 problèmes qui, selon moi, doivent être réfléchis rapidement. Les voici:

    • Le prix plafond de 24 000 $
    • Le droit de ne pas produire.
    • L’absence et l’opposition à un processus de location

    Je prendrai le temps d’expliquer pourquoi je crois que chacune de ces choses pose problème et même de proposer une solution pour les régler. Je ne vais pas réussir seul à tout changer, les Producteurs de lait du Québec et du Canada fonctionnent de manière démocratique. En lançant ce petit pavé dans la mare j’espère alimenter un peu le débat.

    Le prix plafond de 24 000 $

    Pour commencer le prix plafond d’un kilo de quotas a été établi à 25 000 $ conjointement avec le Québec et l’Ontario en 2010. L’objectif était alors de limiter la hausse de son prix qui est, encore aujourd’hui, une barrière à l’entrée en production. Quelques années plus tard, en 2016, le prix d’un kilo de quotas a été abaissé à 24 000 $ à cause transfert du non cessible vers le cessible et à la dilution qui en a découlé.

    Bien qu’il semble raisonnable de penser que cette limite soit positive elle produit son lot d’effets indésirables.

    Un prix plafond provoque selon les principes économiques de base une demande accrue dans un marché où l’offre est limitée. La non indexation de ce prix avec le temps accroît encore plus fortement ce problème. Si le prix avait été indexé à partir de la seule inflation depuis 2016 il atteindrait cette année 31 000 $ du kilo. Et s’il avait été indexé dès le début en 2010 il dépasserait les 35 000 $.

    C’est pour cette raison que aujourd’hui il n’est possible d’acheter que des miettes de kilo de quotas. L’offre reste structurellement inférieure à la demande. Ce qui nous emmène au second problème.

    Le droit de ne pas produire

    Plusieurs fermes laitières souhaitent développer leur production. On construit des étables neuves ou on rénove les anciennes en appliquant les dernières connaissances dans le domaine. Même en ayant le même nombre de vaches en production la quantité de lait à la sortie augmente, et avec elle le besoin de quotas permettant de vendre cette production supplémentaire.

    Contrairement aux Producteurs laitiers du Québec qui ont, tous ensemble, le devoir de produire l’entièreté du quota qui leur est alloué, un producteur individuel peut accumuler du quota sans le produire.

    L’explication de cet état de fait est simple: comme il n’est possible d’acheter que des fractions d’un kilo, ou à peine plus chaque mois, une ferme prévoyant son expansion commence à accumuler longtemps d’avance les droits de production nécessaires à son projet. Pendant un certain nombre d’années ce sont 10, 20 kilos ou plus qui sont accumulés par une ferme.

    Dans l’ensemble du Québec ce sont des centaines de kilos qui sont gardés en réserve sans être produits. Je ne blâme pas les fermes qui font ce choix: qui va investir des millions dans un bâtiment qui resterait vide pendant des mois parce que le quota n’est pas disponible?

    Il restera aussi une certaine quantité non produite dans certaines fermes. C’est le résultat des augmentations consécutives du droit de produire liées à l’augmentation de la consommation globale de lait et produits laitiers au Canada. Certaines entreprises les conservent en prévision d’un projet à venir, d’autres laissent dormir ce droit de production sans rien faire avec.

    L’absence et l’opposition à un processus de location

    Il n’existe qu’une seule façon de transiger les quotas laitiers: l’achat et la vente. La majorité des provinces participantes au système interdisent la location, bien que certains transferts temporaires soient possibles.

    Une entreprise accumulant des quotas dans un objectif d’expansion a donc dans son portefeuille d’actifs une quantité appréciable de droit de produire qui dort. L’effet pervers de cette situation est une surémission de quotas qui doit permettre d’atteindre la production attendue du Québec.

    Des sommes considérables se retrouvent figées dans le système; 10 kilos représentent 240 000 $ qui ne fait strictement rien. Aucun revenu de production, aucun revenu d’intérêt. Pire, avec la dévaluation constante de la monnaie cette somme perd lentement sa valeur.

    Les arguments s’opposant à la location sont nombreux. Quelques-uns sont valides alors que d’autres me semblent plus égoïstes. Voici les deux plus importants que j’ai pu entendre lors d’une récente rencontre:

    • Crainte de voir des achats de quotas uniquement destinés à la location;
    • Peur de récompenser financièrement de mauvais producteurs.

    Il est possible de baliser la location pour éviter l’achat uniquement destiné à la location. On pourrait la limiter à un certain pourcentage du quota détenu, ou encore la permettre pendant une période limitée pour les cas où un producteur l’achète en prévision d’un grand projet.

    Je ne vois pas du tout d’ennuis avec l’autre objection. Si un producteur, bon ou mauvais, peut louer une partie de son droit de produire ce n’est qu’avantageux pour l’ensemble des producteurs. Un quota dormant est finalement mis en circulation.

    Mes propositions

    Le prix plafond

    Il est plus que temps de commencer à indexer vigoureusement le prix des quotas laitiers. Chaque année passée à ne pas le faire amplifie le problème. Si le prix était ajusté légèrement chaque année, un peu plus que le taux d’inflation de l’année précédente, le rattrapage commencerait. Il deviendrait de moins en moins attrayant d’accumuler du quota et les quantités attribuées lors de chaque vente seraient plus élevées. La stratégie d’achat anticipé perdrait son intérêt et chaque kilo acheté serait enfin produit.

    Le droit de ne pas produire

    Ne pas produire doit devenir une situation temporaire, pas un résultat structurel. Nous avons l’obligation collective de remplir à 100 % notre quota collectif et il faut que cela se reflète sur chaque entreprise.

    Au-delà d’un certain pourcentage non produit du quota détenu, il faudrait que celui-ci soit redistribué temporairement à l’ensemble des fermes. Pas volé, ni vendu de force; redistribué en attendant que le propriétaire arrive à le produire.

    Ou alors il faut finir par passer à la dernière solution.

    Permettre la location

    Je comprends les raisons qui font que plusieurs fermes possèdent un quota dormant. Je l’ai expliqué plus haut: ces entreprises préparent une expansion. Les autres ne comptent que pour une faible partie de ce qui n’est pas produit.

    Une ferme prévoyant une expansion qui souhaite acheter en prévision de son développement devrait pouvoir, pendant une période limitée, offrir son droit en location. Pas une partie, pas pendant quelques jours par année. Le louer en entier et le reprendre au moment où elle sera prête.

    Il y a des entreprises qui sont prêtes à produire mais qui sont bridées par le système. Il y a des quotas qui dorment pendant des mois, des années, qui devraient servir dès maintenant. Ne pas produire par rigidité idéologique comme nous le faisons présentement est nuisible à tous.

    Nommer les angles morts

    Le système des quotas laitiers n’est ni absurde ni à rejeter. Il a permis une stabilité remarquable dans un secteur qui, ailleurs, a souvent été sacrifié à la volatilité des marchés. Mais sa solidité même rend ses rigidités plus difficiles à corriger.

    Le prix plafond figé, le droit de ne pas produire et l’impossibilité de louer ne sont pas des anomalies isolées : ils forment un ensemble cohérent qui protège la valeur des quotas, mais entrave sa circulation et son usage. Tant que ces angles morts ne seront pas nommés clairement, les mêmes débats reviendront périodiquement, sans jamais se résoudre.

    Réfléchir à ces enjeux ne revient pas à attaquer la gestion de l’offre. C’est au contraire une manière de prendre au sérieux sa pérennité. Un système qui se veut durable doit pouvoir s’adapter, non pas sous la pression de crises, mais à partir d’un regard lucide sur ses propres limites.

  • Ce que les PME sous-estiment de l’intelligence artificielle

    Ce que les PME sous-estiment de l’intelligence artificielle

    Les PME perçoivent souvent l’intelligence artificielle comme une technologie coûteuse, complexe ou inutile à leur échelle. Au delà de l’aide que ChatGPT et consorts peut leur apporter pour rédiger une publicité, ce serait le terrain de jeu des grandes entreprises. Ce n’est pas la technologie qui est mal comprise, c’est surtout ce qu’elle peut réellement apporter à leur petite organisation.

    Ce malentendu est compréhensible. Pendant longtemps, l’intelligence artificielle a été présentée comme une affaire de volumes massifs de données, d’équipes spécialisées et d’investissements lourds. Une promesse réservée à ceux qui pouvaient se permettre d’expérimenter à grande échelle, d’absorber les échecs et de recruter des profils rares. À l’échelle d’une PME, l’IA semblait soit disproportionnée, soit superflue.

    Ce que beaucoup de PME sous-estiment aujourd’hui, ce n’est pas la puissance brute de l’intelligence artificielle, mais son rôle comme amplificateur organisationnel. Les compétences ne sont pas remplacées par l’IA, elles sont étendues au delà des possibilités individuelles. L’IA ne crée pas seule votre stratégie, elle multiplie votre capacité d’exécution en réduisant le coût cognitif de chaque décision.

    Quoi faire de l’IA?

    L’utilisation première qu’on en est fait est la rédaction de textes. On pense aussi à la génération d’images, peut-être aussi à l’automatisation du service à la clientèle. Ces usages populaires cachent l’essentiel de la puissance de l’intelligence artificielle : le support à la réflexion stratégique.

    J’utilise personnellement l’intelligence artificielle quotidiennement; parfois de manière classique comme décrit plus haut, souvent comme un « sparring partner » intellectuel. J’expose mes idées pour commencer, dans le détail le plus fin et avec un maximum d’explications pour éviter le dérapage et les incompréhensions. Ensuite vient le véritable travail: clarification, structuration du raisonnement, exploration de scénarios multiples… Je lui demande souvent de se faire avocat du diable et de démolir autant que possible l’idée.

    Là où une PME se base sur la réflexion individuelle ou sur celle d’un groupe limité, l’IA devient un amplificateur des compétences en place. Ces entreprises n’ont pas de département complet dédiés à l’analyse stratégique ou à la planification, ces tâches reposant sur un nombre limité de personnes. L’intelligence artificielle ne peut pas seule remplacer ces rôles. Elle agit comme un assistant transversal capable de soutenir de multiples fonctions.

    Le renversement est important : dans une petite organisation l’IA peut avoir un impact bien plus grand que dans une grande entreprise. Elle réduit la charge mentale qui pèse sur un nombre limité de personnes clés.

    Si vous comprenez où se trouve la limite des capacités de votre organisation, vous voyez immédiatement où l’IA devient un levier stratégique et dépasse son statut de gadget techno.

    L’IA ne fera jamais

    Ne vous faites pas d’illusions : malgré sa grande puissance, l’IA reste profondément limitée.

    Elle ne décidera jamais à votre place, ne portera pas la responsabilité de vos choix. Qui paiera le prix politique d’une décision impopulaire, gérera pas les conséquences humaines d’un licenciement, et assumera les effets d’une stratégie ratée? Sûrement pas l’IA. Elle peut proposer, simuler, comparer. Mais le risque, lui, restera le vôtre.

    Elle ne peut pas comprendre votre entreprise comme vous la vivez. Zéro intuition du terrain, pas de mémoire incarnée, pas de sens du timing réel. Elle ne ressent pas les tensions internes, ne capte pas la dynamique d’une équipe, et ne sait pas quand un problème technique est en réalité un problème de confiance.

    Elle ne produira pas de vérité à partir de données floues. Si vos processus sont mal définis, si vos objectifs sont contradictoires, ou si l’information est incomplète, l’IA remplira les trous avec ce qui semble plausible. Le résultat peut être élégant, cohérent et faux.

    Sans culture de gestion l’IA ne peut rien. Sans chiffres fiables, sans discipline ni suivi vous n’obtiendrez pas de miracle parce que vous ajoutez de l’IA dans le mélange. Vous trouverez peut-être un peu de confort dans le meilleur des cas. Dans le pire les mauvaises décisions seront accélérées.

    Si vous n’êtes pas capable d’expliquer clairement une décision, l’intelligence artificielle ne la rendra pas meilleure.

    L’IA comme révélateur organisationnel

    Beaucoup de PME abordent l’intelligence artificielle comme un outil à ajouter : un logiciel de plus, une fonctionnalité de plus, un projet ponctuel. Cette approche rate l’essentiel.

    l’intelligence artificielle agit moins comme une solution que comme un révélateur. Elle met en lumière ce qui était déjà fragile : objectifs flous, responsabilités mal définies, processus implicites, décisions prises à l’instinct sans cadre formel.

    Quand une organisation peine à expliquer les fondements de ses orientations, ce qu’elle fait, comment elle le fait, pourquoi elle le fait et surtout comment elle le mesure, l’IA ne corrige rien. Ses réponses semblent vagues, ses recommandations forcément floues. Le sentiment que ça ne marche pas s’impose.

    L’échec n’est pas technologique, il est un diagnostique. Utiliser l’IA nous oblige à formuler ce qui était jusque là dans le domaine de l’intuition. Mettre une stratégie dans des mots clairs est, dans de nombreuses PME, le premier pas vers une gestion mature.

    Mettre l’IA à sa place

    Une PME ne devient pas une grande entreprise parce qu’elle utilise l’IA. Elle ne remplace pas l’expérience, le travail, le jugement et certainement pas la responsabilité. Elle rend simplement plus visibles et rapides des mécanismes déjà en place.

    Bien utilisée elle peut être un outil d’aide à la prise de décisions qui soulage, aide et structure la pensée. L’inverse ajoute une couche de complexité dans une organisation qui n’en a pas besoin.

    Dans une PME l’enjeu n’est pas technologique mais organisationnel. L’IA n’est pertinente que quand l’entreprise connait bien le pourquoi et le comment de ses activités. Elle cesse alors d’être un mythe et un gadget pour prendre la place de levier au service de l’entreprise.

  • Le biais de l’anti-biais

    Le biais de l’anti-biais

    Vous êtes assis avec un comité chargé d’une embauche importante; une décision qui aura un impact profond et durable dans votre organisation. On vous a formé à reconnaître vos biais cognitifs pour éviter toutes les situations de favoritisme. Assis avec vos collègues vous êtes bien décidé à ne pas tomber dans le bourbier des biais et vous faites des efforts considérables pour en éviter tous les pièges. Pourtant…

    Au moment où la discussion s’engage, quelque chose s’est déplacé. Le candidat le plus expérimenté, le plus cohérent avec les besoins de l’organisation, celui avec le parcours presque parfait est rejeté.

    Cette personne coche trop de cases, mais pas celles qu’on affiche officiellement. Elle correspond presque en tout point à ce qu’attend votre biais de similarité, celui que vous avez appris à combattre. Certains de faire la meilleure chose possible, vous choisissez alors un autre candidat.

    Le danger de la sur-correction

    Je suis un homme dans la quarantaine, conscient que, dans une telle situation, mon biais de similarité pourrait m’influencer et me guider dans la mauvaise direction. Je fais donc cet effort conscient pour l’éviter à tout prix.

    C’est précisément là que le problème commence.

    Car à force de vouloir neutraliser mon biais, je ne cherche plus à évaluer la compétence avec justesse, mais à éviter une faute morale perçue. La décision cesse d’être guidée par ce qui sert le mieux l’organisation ; elle est désormais orientée par ce qui réduit le plus sûrement le risque de reproche.

    Le biais n’est pas disparu, il a simplement changé de signe.

    En voulant être rationnel et objectif on peut facilement tomber dans la compensation grossière. La discrimination inconsciente est remplacée par la discrimination consciente, parce qu’elle est socialement acceptable.

    En cherchant à faire constamment l’inverse de son biais on n’arrive pas à l’objectivité, on adopte plutôt un biais systémique.

    Ce qu’en dit la recherche

    La psychologie cognitive et la science de la décision décrivent bien ce phénomène. Contrairement à l’idée répandue, prendre conscience d’un biais cognitif ne permet pas généralement de le corriger de manière fiable.

    Plusieurs travaux en psychologie soulignent le risque de la sur-correction. Philip Tetlock a montré que lorsque des décideurs savent que leurs décisions seront évaluées moralement ou socialement, ils ont tendance à ajuster leurs choix en fonction du risque de reproche plutôt qu’en fonction de la justesse. C’est une prise de décision défensive qui sert à protéger le preneur de décision.

    “Forecasters who see illusory correlations and assume that moral and cognitive weakness run together will fail when we need them most.”
    — Philip Tetlock, Superforecasting: The Art and Science of Prediction

    Lors d’une embauche, ce constat est lourd de conséquences. Lutter contre les biais devient une prise de position individuelle, une forme de posture morale supportée par le constat bien réel de l’existence des biais mais, exagérée par la volonté de bien faire.

    Quoi faire alors?

    Les décisions les plus robustes ne passent pas par la vigilance morale individuelle, ni même par celle des pairs. Ce sont les processus structurés construits à l’avance qui peuvent seuls sauver ces décisions.

    Des critères définis à l’avance, des grilles d’évaluation explicites et des comparaisons systématiques sont les outils nécessaires aux bonnes décisions.

    Les décideurs ne peuvent pas et n’ont pas à être parfaitement objectif. C’est le rôle des processus de décision de guider vers le meilleur choix. Le bon processus limite les angles morts. Au lieu de lutter chacun contre ses propres biais, au risque de les sur-corriger, le processus balise la route menant au meilleur choix possible.

  • Lire 10 minutes n’est pas une option

    Lire 10 minutes n’est pas une option

    À chaque début d’année scolaire, les enseignants du primaire convoquent les parents des élèves de leur classe. Vous avez été invité à ces rencontres si vous avez des enfants d’âge scolaire. On y apprend les particularités de fonctionnement de la classe comme la fréquence des devoirs et le temps d’études requis pour réussir.

    Presque chaque fois, l’enseignant-e insiste sur un point particulier qui est reçu par de nombreux parents comme une simple suggestion : votre enfant devrait lire au moins 10 minutes par jour, tous les jours. Chaque fois on insiste sur ce point comme clé de la réussite.

    Une qualité importante

    Être un bon lecteur n’est pas une qualité négligeable dans un contexte de réussite scolaire, c’est une qualité essentielle dans toutes les sphères d’étude. Si un enfant ne saisi pas bien l’énoncé d’une question en mathématiques ou en sciences, c’est une lacune de français qui est en cause, pas les maths ou la science. C’est de devenir un bon lecteur qui est la solution.

    Dans notre famille nous avons imposé, imposé oui, une demi-heure de lecture chaque soir avant le coucher. Ça n’a pas été tous les jours facile… trouver le bon genre a été un défi en soi. Il fallait que l’enfant y prenne du plaisir sans quoi cette demi-heure serait devenue une corvée. Mais avec persévérance c’est tout à fait possible d’y arriver.

    Le constat actuel

    Ma fille aînée est aujourd’hui étudiante au baccalauréat en enseignement préscolaire et primaire et accepte à l’occasion de petits contrat de tutorat pour aider des jeunes en difficulté.

    Ce qu’elle constate, presque systématiquement, ce n’est pas un manque d’intelligence, ni même un manque de volonté. C’est une difficulté à lire efficacement. À comprendre une consigne. À suivre un raisonnement écrit jusqu’au bout.

    Le travail nécessaire

    Ces jeunes peuvent apprendre leurs tables, mémoriser des formules, refaire des exercices. Mais dès qu’une question devient un peu plus longue, un peu plus nuancée, tout s’effondre. Pas parce qu’ils ne savent pas faire des mathématiques, mais parce qu’ils ne comprennent pas exactement ce qu’on leur demande.

    Dix minutes de lecture par jour, ce n’est pas une activité culturelle optionnelle. Ce n’est pas un bonus pour les familles qui ont le temps ou l’envie. C’est un minimum vital. Comme dormir. Comme manger. Comme se brosser les dents.

    Lire, ce n’est pas seulement apprendre à décoder des mots. C’est apprendre à penser, à structurer sa compréhension du monde, à suivre une idée du début à la fin. C’est un muscle, et comme tous les muscles, il s’atrophie s’il n’est pas sollicité.

    Oui, ça demande de l’encadrement. Oui, parfois il faut imposer. Oui, il faut chercher les bons livres, accepter les bandes dessinées, les romans faciles, les séries. Peu importe le support : ce qui compte, c’est la régularité.

    Dix minutes par jour, tous les jours, pendant des années, ça change une trajectoire scolaire. Et souvent, ça change une trajectoire de vie.