En pleine saison des framboises au Québec, des producteurs se retrouvent avec un problème assez difficile à avaler : leurs fruits sont prêts, la récolte est bonne, mais des framboises américaines et mexicaines arrivent sur le marché à des prix tellement bas qu’il devient presque impossible de compétitionner.
On parle de caisses pouvant descendre jusqu’à 6 $, alors que les producteurs québécois vendent normalement les leurs autour de 28 à 35 $.
À première vue, on pourrait simplement conclure que produire des framboises au Mexique ou en Californie coûte beaucoup moins cher qu’au Québec.
Mais ce n’est probablement pas ce qui se passe.
Le prix actuel semble plutôt être le résultat d’un marché nord-américain en situation de surplus, au point où certaines framboises sont vendues à des prix qui ne semblent même plus viables pour ceux qui les produisent.
Un marché qui s’est effondré
L’Association des producteurs de fraises et framboises du Québec sonne l’alarme depuis quelques jours.
Selon sa présidente, Josiane Cormier, l’arrivée massive de framboises américaines et mexicaines s’est intensifiée alors que les producteurs québécois sont justement au cœur de leurs récoltes.
Le problème est particulièrement visible dans les prix.
TVA Nouvelles rapportait cette semaine que les producteurs québécois vendaient leurs caisses autour de 35 $, pendant que des cargaisons américaines pouvaient être offertes jusqu’à 6 $ la caisse.
Dans certaines épiceries, des casseaux américains étaient même affichés à 1,44 $.
Pendant ce temps, les producteurs québécois connaissent une excellente saison. Les fruits sont là. Ils sont de bonne qualité. Pourtant, certains envisagent de ne pas les cueillir faute de débouchés suffisants.
Pour un fruit aussi périssable qu’une framboise, il n’existe pas énormément d’options. On récolte, on vend rapidement ou on perd le produit.
Six dollars : un prix presque absurde
Un prix de 6 $ la caisse semble tellement faible qu’il mérite qu’on s’y attarde.
Et les données disponibles montrent que ce chiffre est tout à fait plausible.
Les rapports du marché américain indiquent qu’au début d’août, les framboises provenant du Mexique et de Californie se transigeaient sur le marché spot dans une fourchette extrêmement basse, autour de quelques dollars la caisse, dans un contexte où les échanges étaient décrits comme très lents.
Autrement dit, il y avait beaucoup de fruits disponibles et pas assez d’acheteurs pour les absorber au prix habituel.
Mais une étude scientifique publiée presque au même moment permet d’aller beaucoup plus loin.
Des chercheurs mexicains ont étudié les coûts réels de production de framboises dans la région de San Quintín, en Basse-Californie, l’une des importantes régions productrices destinées à l’exportation.
Ils ont analysé deux modèles de fermes.
Pour l’exploitation la plus efficace, le coût financier de production était d’environ 97 pesos mexicains par caisse.
Pour l’autre exploitation, il atteignait près de 188 pesos par caisse.
Aux taux de change utilisés dans l’étude, cela correspond grossièrement à des coûts de production d’environ 5 à 10 $ US par caisse.
Les producteurs étudiés vendaient normalement leur production beaucoup plus cher : environ 12 $ US la caisse pour l’exploitation la plus efficace et 15 $ US pour l’autre.
Voilà ce qui rend le prix actuel aussi intéressant.
À 5 ou 6 $ US la caisse, même un producteur mexicain particulièrement efficace se retrouve pratiquement au seuil de son coût de production.
Pour un producteur moins performant, c’est clairement une vente à perte.
Pourquoi vendre quand même?
Ça peut sembler illogique.
Pourquoi un producteur accepterait-il de vendre ses framboises moins cher que ce qu’elles lui coûtent à produire?
Parce qu’au moment de la récolte, une grande partie de ses dépenses est déjà engagée.
Les plants ont été achetés. Les installations sont là. L’irrigation a fonctionné. Les engrais ont été appliqués. Le travail de préparation a été effectué.
La question n’est donc plus nécessairement : «Est-ce que le prix couvre tous mes coûts?»
Elle devient plutôt : «Est-ce que je perds moins d’argent en récoltant et en vendant à bas prix qu’en laissant tout dans le champ?»
L’étude mexicaine permet encore une fois de mesurer ce phénomène.
Selon les chercheurs, il fallait environ 69 à 79 pesos par caisse, selon l’exploitation, simplement pour couvrir les coûts variables déboursés.
En dessous de ce seuil, les auteurs considèrent essentiellement qu’il ne vaut même plus la peine de produire.
Il existe donc une zone assez troublante où une ferme peut continuer à vendre parce qu’elle récupère une partie de son argent, même si elle perd de l’argent sur l’ensemble de sa production.
C’est exactement le genre de situation qu’un surplus massif peut provoquer.
Le Canada devient une soupape
Le problème n’est donc pas nécessairement que les producteurs américains ou mexicains peuvent normalement produire des framboises à 6 $.
Il semble plutôt qu’ils en ont actuellement trop à vendre.
Et lorsqu’un marché local est saturé, l’une des solutions consiste à chercher des acheteurs ailleurs.
Le Canada devient alors particulièrement intéressant.
Quelques remorques de framboises supplémentaires peuvent représenter relativement peu à l’échelle du marché américain, mais avoir un effet énorme sur un marché québécois beaucoup plus petit.
Pour un producteur québécois qui doit obtenir 28, 30 ou 35 $ pour sa caisse, la concurrence devient pratiquement impossible lorsque des produits semblables apparaissent à une fraction de ce prix.
Ce n’est plus vraiment une compétition entre deux systèmes de production efficaces.
C’est une compétition entre un prix québécois qui doit permettre au producteur de continuer à produire et un prix de liquidation provoqué par un surplus ailleurs en Amérique du Nord.
Peut-on vraiment parler de dumping?
Le terme «dumping» est beaucoup utilisé depuis quelques jours.
Dans le langage courant, il décrit assez bien ce que vivent les producteurs : des produits étrangers arrivent massivement à des prix extrêmement faibles et déstabilisent le marché local.
Mais le dumping a aussi une définition juridique précise en commerce international.
Pour démontrer officiellement qu’il y a dumping, il ne suffit pas de constater qu’une framboise américaine ou mexicaine est moins chère qu’une framboise québécoise. Il faudrait notamment établir que le produit est exporté au Canada à un prix inférieur à sa valeur normale selon les règles commerciales applicables.
Nous n’avons pas cette démonstration.
Par contre, nous avons maintenant un élément particulièrement intéressant : les prix observés sur le marché semblent être suffisamment faibles pour se situer près ou sous les coûts de production documentés au Mexique lui-même.
Ça ne prouve pas juridiquement le dumping.
Mais ça démontre que l’écart de prix actuel ne peut pas simplement être expliqué par une meilleure efficacité des producteurs étrangers.
Le consommateur gagne… aujourd’hui
Pour un consommateur devant un comptoir d’épicerie, le choix semble facile.
Des framboises à 1,44 $ sont évidemment attrayantes.
Mais un prix extrêmement bas n’est pas toujours le signe d’un marché sain.
Si les producteurs québécois doivent abandonner certaines superficies parce qu’ils ne peuvent plus vendre leurs récoltes, le résultat à long terme sera une diminution de notre capacité locale de production.
Et lorsque les surplus étrangers disparaîtront, les framboises à prix dérisoire disparaîtront elles aussi.
C’est l’un des paradoxes de l’agriculture.
Nous voulons des aliments locaux. Nous demandons aux producteurs d’investir dans leurs entreprises, de respecter nos normes et de produire ici.
Mais lorsqu’un surplus provenant de milliers de kilomètres arrive temporairement à un prix inférieur au coût normal de production, notre système alimentaire n’offre pratiquement aucune protection au producteur qui se retrouve avec ses fruits mûrs dans le champ.
Une framboise à 6 $ la caisse peut sembler être une excellente affaire.
Le problème, c’est que personne ne peut produire durablement des framboises à ce prix.
Et lorsque le prix d’un aliment ne permet plus à celui qui le produit de vivre de son travail, ce n’est peut-être pas l’aliment qui est devenu bon marché.
C’est simplement quelqu’un, quelque part dans la chaîne, qui absorbe la perte. Et encore une fois, ce sont les agriculteurs qui l’absorbent.
Sources
- TVA Nouvelles, «En pleine saison des récoltes, les framboises du Québec victimes d’un dumping américain et mexicain», août 2026.
- La Terre de chez nous, «Des framboises mexicaines et américaines à profusion, en pleines récoltes», août 2026.
- Étude sur les coûts de production de framboises à San Quintín, Basse-Californie.

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