Carney s’attaque au lait américain

Lait qui déborde

Le lait américain qui entre au Canada dans les limites de nos contingents tarifaires pourrait bientôt coûter beaucoup plus cher. Le gouvernement de Mark Carney vient d’annoncer une nouvelle série de contre-mesures visant 27,6 milliards de dollars d’importations américaines, en réponse aux droits de douane imposés par Washington sur des produits canadiens.

À compter du 8 septembre, Ottawa imposera des droits de 15 %, 25 % ou 50 % sur une longue liste de produits américains. Les produits laitiers sont directement visés, tout comme du matériel et de l’équipement agricole, l’acier, l’électroménager, les pâtes et papiers et l’électronique.

Les importations à l’intérieur des contingents sont elles aussi visées

C’est probablement le détail le plus intéressant pour les producteurs laitiers canadiens. La liste publiée par le ministère des Finances ne vise pas seulement les importations qui dépassent les contingents tarifaires. Plusieurs lignes tarifaires indiquent expressément que les produits importés « dans les limites de l’engagement d’accès » seront eux aussi frappés par les nouveaux droits.

Ces contingents sont au cœur de l’accès accordé aux produits laitiers américains dans le cadre de l’ACEUM. J’ai déjà montré, chiffres à l’appui, que les États-Unis vendent déjà beaucoup plus de produits laitiers au Canada que l’inverse et que plusieurs contingents ne sont même pas pleinement utilisés.

Par exemple, certains laits et crèmes en poudre contenant au plus 1,5 % de matières grasses seront soumis à un droit additionnel de 50 %, qu’ils entrent à l’intérieur ou au-dessus de l’engagement d’accès. Plusieurs fromages, dont le cheddar et d’autres catégories de fromage, seront quant à eux visés par des droits de 25 %.

Autrement dit, Ottawa ne s’attaque pas seulement aux importations qui faisaient déjà face aux tarifs élevés de la gestion de l’offre lorsqu’elles dépassaient les contingents. Il rend aussi plus coûteux une partie de l’accès au marché canadien accordé aux États-Unis à l’intérieur de ces contingents.

Un effet possible sur la production canadienne

Si ces droits rendent une partie des produits laitiers américains moins compétitifs sur notre marché, les importateurs pourraient réduire leurs achats aux États-Unis. Le volume manquant devrait alors être remplacé autrement, notamment par davantage de production canadienne lorsque le produit concerné peut être fourni ici.

Pour les producteurs, c’est donc une nouvelle à surveiller de près. Une baisse réelle des importations pourrait éventuellement se traduire par une hausse des besoins en lait canadien et, selon l’ampleur du mouvement, par davantage de jours additionnels ou une augmentation des besoins de production.

Il faut cependant éviter de sauter trop rapidement aux conclusions. Les contingents n’équivalent pas automatiquement à des volumes importés à 100 %, les transformateurs peuvent modifier leurs sources d’approvisionnement, et l’effet variera selon les produits. Une surtaxe sur du fromage importé n’a pas exactement le même effet sur la demande de lait canadien qu’une surtaxe sur du lait en poudre.

L’équipement agricole aussi dans la ligne de mire

La riposte canadienne ne concerne pas seulement ce que nous produisons : elle touche aussi une partie de ce que les fermes achètent. Du matériel et de l’équipement agricole provenant des États-Unis font partie des importations visées par les contre-tarifs.

Pour les producteurs qui doivent remplacer une machine, acheter une pièce importante ou investir dans un nouvel équipement, ces droits peuvent donc avoir l’effet inverse de ceux appliqués au lait : au lieu de protéger un marché canadien, ils peuvent faire grimper le coût d’un investissement à la ferme si le produit visé vient des États-Unis.

C’est un aspect qu’il faudra suivre de près dans les prochains mois. Une guerre commerciale peut donner d’un côté et reprendre de l’autre : une baisse des importations laitières américaines pourrait soutenir la demande pour notre lait, pendant que des tarifs sur la machinerie ou l’équipement augmentent certains de nos coûts de production.

Une mesure qui pourrait être temporaire

C’est aussi là que se trouve la principale réserve. Ces contre-tarifs font partie d’une guerre commerciale et non d’une réforme permanente de la politique laitière canadienne. Ottawa les présente comme une réponse directe aux droits américains et affirme vouloir appliquer une riposte « au dollar près, au taux près ».

Si les États-Unis retirent leurs propres tarifs dans le cadre d’une éventuelle entente, les contre-mesures canadiennes pourraient elles aussi disparaître. Il serait donc imprudent pour une ferme de prendre aujourd’hui des décisions d’investissement ou d’agrandissement en supposant que cette nouvelle protection du marché durera plusieurs années.

Mon point de vue : c’est une nouvelle intéressante pour les producteurs laitiers. Si une partie du lait et des produits laitiers américains qui entrent aujourd’hui dans nos contingents devient moins compétitive, il faudra probablement augmenter la production canadienne pour couvrir une partie de ce qui n’entrera plus. Mais je ne suis pas certain que cette mesure soit là pour très longtemps. Avant d’en tirer des conclusions sur notre production future, il faudra suivre de très près les volumes réellement importés et surtout l’évolution des négociations avec les États-Unis. Il faudra aussi surveiller l’autre côté de la médaille : si les contre-tarifs renchérissent certains équipements agricoles américains, une partie du gain potentiel pourrait se retrouver dans nos coûts d’investissement.

Un précédent politique intéressant

Depuis des années, une bonne partie des débats commerciaux entourant la gestion de l’offre portent sur l’accès que le Canada doit accorder à ses partenaires à l’intérieur de ses contingents tarifaires. Cette fois, le gouvernement canadien utilise précisément cet accès comme levier dans sa riposte commerciale.

C’est ce qui rend la mesure beaucoup plus intéressante qu’un simple nouvel épisode de tarifs entre Ottawa et Washington. Pour une fois, la question n’est pas seulement de savoir si les États-Unis obtiendront davantage d’accès au marché canadien. À court terme, le Canada vient plutôt de rendre une partie de l’accès américain existant plus coûteux.

Les nouveaux droits doivent entrer en vigueur à 0 h 01 le 8 septembre 2026. D’ici là, et surtout dans les semaines qui suivront, la donnée la plus importante sera simple : est-ce que les importations américaines visées diminuent réellement? Si oui, c’est là que l’impact pour les producteurs canadiens commencera à devenir concret.

Sources : Ministère des Finances du Canada, annonce des contre-mesures et liste officielle des produits visés.

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