Marché laitier fermé? Les chiffres disent le contraire

ACEUM en grandes lettres devant une ferme laitière, des vaches, du lait et les drapeaux du Canada, des États-Unis et du Mexique

Les États-Unis reprochent depuis des années au Canada de protéger excessivement son marché laitier. Pourtant, lorsqu’on regarde les échanges réels et l’utilisation des contingents prévus par l’ACEUM, une image beaucoup plus nuancée apparaît. Les Américains vendent déjà nettement plus de produits laitiers au Canada que nous leur en vendons, et dans certaines catégories ils utilisent presque entièrement l’accès qui leur a été accordé. De notre côté, plusieurs contingents américains restent pratiquement vides.

Le débat mérite donc mieux que l’image d’un marché canadien hermétiquement fermé aux produits américains. Le marché est organisé, contingenté et protégé, oui. Mais fermé? Les chiffres racontent autre chose.

Près de deux fois et demie plus de produits américains au Canada

Commençons par le résultat commercial. Selon les données 2024 du Centre canadien d’information laitière reprises par les Producteurs laitiers du Canada, les États-Unis ont vendu près de 880 millions de dollars canadiens de produits laitiers au Canada, contre environ 358 millions de dollars dans l’autre direction.

Autrement dit, les États-Unis vendent au Canada près de 2,5 fois plus de produits laitiers que le Canada n’en vend chez eux.

Ce chiffre ne prouve pas à lui seul que toutes les règles canadiennes sont idéales. Il démontre cependant quelque chose de beaucoup plus simple : le marché canadien est déjà un débouché important pour l’industrie laitière américaine.

L’ACEUM prévoit pourtant une certaine réciprocité

L’ACEUM a créé de nouveaux contingents tarifaires pour les produits laitiers. Un contingent tarifaire permet à une quantité déterminée d’un produit d’entrer à un tarif faible ou nul. Lorsque cette quantité est dépassée, le produit peut généralement encore être importé, mais à un tarif beaucoup plus élevé.

Sur papier, plusieurs concessions laitières sont relativement réciproques. Le Canada a ouvert de nouveaux volumes aux produits américains et les États-Unis ont ouvert des volumes aux produits canadiens. Pour le fromage, le contraste est particulièrement révélateur parce que les deux côtés disposaient en 2025 d’un accès total d’environ 12,5 millions de kilogrammes, même si la structure des catégories tarifaires n’est pas parfaitement identique.

Le problème n’est donc pas seulement de savoir combien de tonnes sont autorisées. Il faut regarder combien sont réellement utilisées.

Fromage : 86 % d’un côté, 2,33 % de l’autre

En 2025, le Canada accordait aux produits américains deux contingents fromagers sous l’ACEUM : 6,25 millions de kg pour les fromages de tous types et 6,25 millions de kg pour les fromages industriels.

Les importations américaines ont utilisé 97,85 % du premier contingent et 74,66 % du second. Ensemble, cela représente environ 10,78 millions de kg sur 12,5 millions, soit un taux d’utilisation d’environ 86,25 %.

Maintenant, regardons dans l’autre direction.

Le document historique de remplissage publié par le U.S. Customs and Border Protection montre qu’en 2025, le Canada disposait lui aussi d’un contingent américain de 12,5 millions de kg de fromage. Les importations canadiennes aux États-Unis dans ce contingent n’ont atteint que 290 702 kg.

Taux d’utilisation : 2,33 %.

Dit autrement, pour chaque kilogramme de fromage canadien entré aux États-Unis dans ce contingent, environ 42 kilogrammes d’accès disponible sont restés inutilisés.

C’est probablement le chiffre le plus important de tout le dossier. Pour le fromage, notre problème n’est manifestement pas que le contingent américain serait trop petit. Nous sommes très loin de l’utiliser.

Le même phénomène apparaît ailleurs

Le fromage n’est pas un cas isolé. Les données 2025 montrent d’autres écarts importants.

  • Beurre, crème et poudre de crème : les produits américains ont utilisé environ 94,47 % de leur contingent canadien de 4,5 millions de kg. Les produits canadiens n’ont utilisé que 25,55 % du contingent américain correspondant.
  • Poudre de lait écrémé : les importations américaines ont utilisé environ 11,86 % de leur contingent canadien de 7,5 millions de kg. Le Canada n’a utilisé que 0,74 % de son contingent américain de même volume.
  • Poudre de lait entier : le Canada n’a utilisé que 0,13 % de son contingent américain en 2025.
  • Lait concentré : le Canada n’a utilisé aucun de ses 1,38 million de litres d’accès américain en 2025.

Il faut toutefois résister à une conclusion trop facile. Les Américains ne remplissent pas tous leurs contingents au Canada. Par exemple, leur contingent de lait de 50 millions de kg n’a été utilisé qu’à environ 17,3 % en 2025. Le portrait varie donc fortement selon le produit.

Mais une chose est claire : dans plusieurs catégories où le Canada exporte très peu vers les États-Unis, ce n’est pas la taille du contingent qui constitue la contrainte immédiate.

Pourquoi exportons-nous si peu?

C’est ici que le dossier devient plus intéressant que la simple bataille politique sur les tarifs.

La gestion de l’offre canadienne est d’abord conçue pour approvisionner le marché intérieur. La production est ajustée à la demande canadienne. Les États-Unis, eux, disposent d’une industrie laitière beaucoup plus grande, de très grandes capacités de transformation et d’une infrastructure d’exportation développée depuis longtemps.

Pour un acheteur américain, la question est simple. Pourquoi importer du fromage, de la poudre ou un ingrédient laitier du Canada s’il peut obtenir un produit équivalent auprès d’un immense bassin de fournisseurs américains, sans franchir une frontière?

Pour qu’un fournisseur canadien soit intéressant, il doit généralement offrir une raison supplémentaire : un meilleur prix, un produit distinctif, une marque recherchée, une qualité particulière ou une capacité que le marché américain ne fournit pas facilement.

Cette explication est une interprétation économique des données, pas la preuve d’une cause unique. Mais elle cadre beaucoup mieux avec les taux d’utilisation observés que l’idée selon laquelle le Canada serait simplement empêché d’exporter par la petitesse de ses contingents.

Les États-Unis imposent eux aussi des frictions réglementaires

Exporter un produit laitier canadien aux États-Unis n’est pas aussi simple que vendre le même produit à l’intérieur du Canada.

Pour plusieurs produits laitiers visés par des contingents tarifaires, l’importateur américain doit obtenir une licence annuelle du département américain de l’Agriculture afin de profiter du tarif réduit. Les aliments importés doivent également respecter les exigences de la Food and Drug Administration. Les établissements étrangers concernés doivent être enregistrés et les expéditions sont soumises à un avis préalable. Selon le produit et la situation de l’importateur, les règles américaines de vérification des fournisseurs étrangers peuvent aussi s’appliquer.

Ces démarches créent une friction réelle. Dans un marché américain où l’offre locale est immense, elles peuvent suffire à rendre un fournisseur canadien moins attrayant lorsqu’il n’apporte pas un avantage commercial clair.

Mais il serait exagéré de présenter ces règles comme une preuve que Washington bloque artificiellement les produits canadiens.

Parce que le Canada impose lui aussi des règles aux importateurs

Les produits américains entrant au Canada sont également soumis à des obligations réglementaires. Les importateurs doivent respecter le Règlement sur la salubrité des aliments au Canada, les exigences de l’Agence canadienne d’inspection des aliments, les normes canadiennes de composition et d’étiquetage et, pour les produits sous contingent, le régime de permis administré par Affaires mondiales Canada.

Les frictions existent donc dans les deux directions. Elles ne sont pas parfaitement identiques, mais les données que nous avons ne permettent pas de soutenir que le faible niveau d’exportations canadiennes serait simplement le résultat d’une frontière américaine artificiellement fermée.

Le déséquilibre semble davantage refléter la différence entre deux industries : une industrie canadienne organisée principalement autour de son marché intérieur et une industrie américaine gigantesque, capable de produire pour son marché national tout en cherchant activement des débouchés à l’étranger.

Une concession canadienne beaucoup moins symétrique

Il existe cependant un élément de l’ACEUM qui est beaucoup plus difficile à qualifier de réciproque.

Dans l’accord, le Canada a accepté de créer des seuils sur ses exportations mondiales de poudre de lait écrémé, de concentrés de protéines laitières et de certaines préparations pour nourrissons.

Pour 2026-2027, le seuil sans droit est de 37 596 820 kg pour la poudre de lait écrémé et les concentrés de protéines laitières, et de 42 967 795 kg pour les préparations pour nourrissons. Au-delà du seuil, le Canada doit imposer un droit de 0,54 $ CA par kg sur la première catégorie et de 4,25 $ CA par kg sur les préparations pour nourrissons visées.

Et surtout, ces restrictions ne concernent pas seulement les ventes aux États-Unis ou au Mexique. Elles s’appliquent aux exportations canadiennes vers le monde entier.

C’est une concession importante à garder en tête lorsqu’on présente l’ACEUM comme un simple échange réciproque d’accès aux marchés laitiers.

Le Canada a déjà été contesté, et le dossier est plus nuancé qu’on le raconte

Les États-Unis contestent depuis plusieurs années la façon dont le Canada distribue ses contingents laitiers.

En 2022, un premier groupe spécial de l’ACEUM a donné raison aux États-Unis sur un aspect important : le Canada réservait une trop grande portion de certains contingents aux transformateurs. Ottawa a ensuite modifié son système.

Washington est revenu à la charge en contestant notamment la méthode canadienne fondée sur les parts de marché et l’exclusion des détaillants, des restaurateurs et de certains autres importateurs des allocations.

Cette fois, en 2023, deux des trois membres du groupe spécial ont conclu que les mesures canadiennes révisées ne violaient pas les dispositions de l’ACEUM invoquées par les États-Unis. Le troisième membre était dissident.

Le conflit actuel ne porte donc pas simplement sur la quantité de fromage américain que le Canada accepte de laisser entrer. Il porte aussi sur la question de savoir qui, au Canada, peut obtenir directement le droit d’utiliser cet accès.

Un marché protégé n’est pas un marché fermé

Il est parfaitement légitime de critiquer la gestion de l’offre. On peut débattre des contingents, du prix des quotas, du degré de concurrence, de la façon de répartir les allocations et du coût pour les consommateurs.

Mais les mots comptent.

Un marché dans lequel les États-Unis vendent près de 880 millions de dollars de produits laitiers par année, où ils disposent de nouveaux contingents négociés sous l’ACEUM et où ils utilisent plus de 86 % de leur accès fromager n’est pas un marché fermé.

C’est un marché protégé et organisé.

Et lorsqu’on compare les deux côtés de la frontière, le paradoxe devient difficile à ignorer : les États-Unis réclament encore davantage d’accès au marché laitier canadien alors qu’ils affichent déjà un important surplus commercial laitier avec nous. Pendant ce temps, le Canada laisse inutilisée la très grande majorité de plusieurs contingents qui lui permettent d’entrer sur le marché américain.

La vraie question n’est peut-être donc pas seulement : pourquoi le Canada protège-t-il son marché?

Elle pourrait aussi être : pourquoi notre industrie utilise-t-elle si peu l’accès qu’elle a déjà obtenu au marché américain?

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