Avant de blâmer les producteurs laitiers pour l’échec des négociations

Vaches laitières dans une étable au Témiscamingue, au Québec

Ce matin, des produits canadiens sont frappés d’un tarif américain de 50 %. Et malgré tout, je suis plutôt satisfait de la position prise par mon gouvernement.

Je précise tout de suite : je ne me réjouis certainement pas de ce qui arrive. Des entreprises vont perdre des commandes. Des travailleurs vont vivre avec l’incertitude. Certains pourraient perdre leur emploi. Derrière les milliards dont on parle dans les manchettes, il y a du monde qui doit payer son hypothèque, faire rouler une entreprise ou simplement essayer de passer au travers d’une autre période d’instabilité.

Je pense à eux. Et c’est justement pour ça que je regarde avec un certain malaise le récit qui risque de s’installer dans les prochains jours.

Il est très tentant de résumer l’échec des négociations ainsi : le Canada aurait pu obtenir un allègement des tarifs sur l’acier, l’aluminium et l’automobile, mais aurait refusé de céder sur le lait. Conclusion : quelques milliers de producteurs laitiers auraient fait payer le prix au reste du pays.

C’est simple. C’est efficace. Ça fera probablement de très bonnes chroniques.

Le problème, c’est qu’à l’heure actuelle, on ne sait pas si c’est vrai.

On ne sait pas ce qui a fait casser l’entente

Les négociations portaient sur plusieurs dossiers à la fois. L’acier, l’aluminium, l’automobile, le bois d’œuvre, l’alcool et les demandes américaines concernant le marché laitier faisaient tous partie de la discussion. D’ailleurs, le marché laitier canadien n’est pas fermé aux produits américains, contrairement à ce que laisse parfois entendre le débat public. Les deux gouvernements donnent maintenant des versions différentes de ce qui s’est passé dans les dernières heures.

Ottawa affirme que les États-Unis ont modifié leurs conditions à la dernière minute. Washington soutient plutôt que le Canada a demandé davantage de concessions et n’a pas voulu finaliser l’entente qui se trouvait sur la table.

Il faudra probablement un certain temps avant de savoir exactement ce qui a fait dérailler les discussions. Le lait a peut-être joué un rôle important. Il a peut-être même été l’un des points impossibles à régler. Mais passer de là à dire que les producteurs laitiers ont fait échouer l’accord, ce serait aller beaucoup plus loin que ce que les faits permettent actuellement.

Je suis soulagé, mais pas triomphant

Je suis producteur laitier. Je ne vais donc pas faire semblant d’être un observateur parfaitement détaché de la situation.

Oui, je suis soulagé de voir qu’Ottawa ne semble pas avoir accepté une nouvelle concession importante sur la gestion de l’offre simplement pour obtenir une entente. Depuis des mois, le gouvernement répète qu’il défendra le système. Une promesse comme celle-là est facile à faire lorsque rien n’est en jeu.

Cette semaine, quelque chose était réellement en jeu.

Une entente semblait suffisamment proche pour qu’on parle ouvertement de réductions importantes des tarifs américains sur certains secteurs industriels. Refuser une entente dans ces circonstances a un coût politique et économique. C’est justement ce qui donne du poids à une ligne rouge. Si elle disparaît dès qu’elle devient coûteuse, ce n’était pas vraiment une ligne rouge.

Ça ne veut pas dire que je souhaite que des travailleurs de l’acier ou de l’automobile paient pour protéger ma ferme. Ce serait une façon assez tordue de voir les choses.

Qui doit être sacrifié cette fois-ci?

Il y a une question plus fondamentale derrière tout ça.

Si les États-Unis peuvent frapper un secteur canadien pour obtenir une concession dans un autre, qu’est-ce qu’on fait la prochaine fois?

On ouvre davantage le marché laitier pour protéger l’acier. Puis, dans six mois, on abandonne quoi pour protéger le bois d’œuvre? Et lorsque ce nouveau secteur est à son tour menacé, qui passe ensuite?

La solidarité entre les régions et les secteurs économiques ne peut pas signifier qu’on désigne chaque fois le prochain groupe qu’on acceptera de sacrifier. Sinon, ce n’est plus vraiment de la solidarité.

Je ne prétends pas non plus que la gestion de l’offre doit être placée sous une cloche de verre et ne jamais être discutée. On peut débattre du fonctionnement du système, vouloir l’améliorer et avoir des désaccords sérieux sur certaines de ses règles.

Mais une réforme décidée au Canada, parce qu’on croit qu’elle serait meilleure pour les producteurs et les consommateurs, n’est pas la même chose qu’une concession faite parce qu’un gouvernement étranger menace de faire mal ailleurs dans notre économie.

La facture n’a pas encore de responsable

Je comprends très bien qu’un travailleur touché par les nouveaux tarifs puisse être en colère. S’il entend dans quelques jours qu’une entente était à portée de main et que « les producteurs de lait » l’ont empêchée, je comprends aussi qu’il puisse nous en vouloir.

Tout ce que je demande, c’est qu’on sache d’abord si c’est réellement ce qui s’est passé.

Les tarifs de 50 % sont maintenant en vigueur sur environ 20 milliards de dollars américains de produits canadiens, et Ottawa annonce une riposte dollar pour dollar. Ce n’est pas une petite affaire. Les conséquences seront réelles, même si ces produits représentent une part limitée des exportations canadiennes vers les États-Unis.

Je ne suis donc pas en train de célébrer une victoire.

Je constate simplement qu’à ce stade, Mark Carney semble avoir préféré quitter la table plutôt que d’accepter des conditions qu’il jugeait mauvaises pour le Canada. Sur la gestion de l’offre, le gouvernement semble avoir tenu parole jusqu’ici. Comme producteur laitier, j’en suis content.

La suite pourrait me faire changer d’avis. Les détails des négociations pourraient aussi nous apprendre des choses moins confortables.

Mais avant de décider que cette crise est la faute des producteurs laitiers, attendons au moins de savoir pourquoi l’entente a réellement échoué.

Sources

Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *