Quota laitier au Canada : comprendre son fonctionnement et sa valeur

Le quota laitier est l’un des éléments les plus connus de la gestion de l’offre canadienne, mais aussi l’un des plus souvent mal compris. On le présente parfois comme une simple limite imposée aux fermes, parfois comme un actif valant des centaines de milliers ou des millions de dollars. En réalité, il remplit d’abord une fonction beaucoup plus simple : attribuer à chaque ferme une part du marché laitier.

Le quota permet d’ajuster la production totale de lait aux besoins du marché. Il peut augmenter lorsque la demande progresse et diminuer lorsqu’elle recule. Il sert donc à éviter qu’une hausse incontrôlée de la production crée des surplus importants et fasse chuter la valeur du lait.

Cette page explique ce qu’est le quota laitier, comment il est calculé, comment il est réparti au Canada et au Québec, pourquoi il possède une valeur économique et pourquoi il demeure à la fois un pilier et l’une des principales critiques de la gestion de l’offre.

Salle de traite informatisée dans une ferme laitière en Ontario
Salle de traite informatisée à Elora, en Ontario, photographiée en 1988.

Qu’est-ce qu’un quota laitier?

Dans sa forme la plus simple, un quota est une part du marché. Une ferme qui détient du quota possède le droit de produire et de commercialiser une certaine quantité de lait dans le système canadien.

Au Québec, le règlement définit le quota comme le volume de lait qu’un producteur peut produire ou mettre en marché, exprimé en kilogrammes de matière grasse par jour.

Il ne s’agit donc pas directement d’un nombre de litres. Deux troupeaux produisant le même volume de lait peuvent générer des quantités différentes de matière grasse selon la composition du lait.

Les Producteurs de lait du Québec résument le principe de façon très concrète : chaque ferme détient une part de marché qui détermine la quantité de lait qu’elle peut produire, et cette quantité est ajustée à la hausse ou à la baisse selon les besoins du marché.

Pourquoi le quota est-il exprimé en kilogrammes de matière grasse?

Le lait n’est pas uniquement valorisé selon son volume. Sa composition compte énormément dans la transformation. La matière grasse sert notamment à fabriquer le beurre, la crème et une partie importante des fromages.

Le système canadien utilise donc la matière grasse comme unité centrale pour mesurer la capacité de production. Au Québec, on parle généralement de kg de matière grasse par jour, souvent abrégé en kg de MG/jour.

Un quota de 50 kg de matière grasse par jour ne signifie pas qu’une ferme peut produire seulement 50 kg de lait. Il signifie qu’elle dispose d’une capacité quotidienne correspondant à 50 kg de matière grasse, ce qui représente plusieurs milliers de litres de lait selon le taux de gras moyen du troupeau.

Qui décide de la quantité totale de lait à produire?

La gestion du quota commence à l’échelle nationale. Le Comité canadien de gestion des approvisionnements de lait, présidé et appuyé par la Commission canadienne du lait, évalue les besoins du marché et établit la cible nationale de production laitière.

La Commission canadienne du lait décrit cette cible comme le quota total du pays. Elle est ajustée en fonction de la demande intérieure, de certaines importations prévues et des autres besoins du marché.

Cette cible nationale est ensuite répartie entre les régions et les provinces par les mécanismes de mise en commun applicables. Les offices provinciaux attribuent finalement les droits de production aux fermes.

Le quota n’est donc pas un chiffre figé pour toujours. Si les Canadiens consomment davantage de produits laitiers, le système peut envoyer un signal permettant une hausse de production. Si la demande diminue, le signal peut aller dans l’autre sens.

Le quota est-il la même chose partout au Canada?

Le principe est national, mais son administration est en grande partie provinciale. Les règles d’achat, de vente, de transfert et de flexibilité peuvent donc varier d’une province à l’autre.

Le Québec fait partie du P5, le pool laitier de l’Est, avec l’Ontario, le Nouveau-Brunswick, la Nouvelle-Écosse et l’Île-du-Prince-Édouard. Ces provinces mettent en commun plusieurs éléments de leurs marchés et coordonnent une partie de leurs politiques de quota.

Pour mieux comprendre cette structure, voir aussi notre page Producteurs de lait du Québec : portrait du secteur laitier québécois.

Comment fonctionne le quota au Québec?

Au Québec, le quota est administré par les Producteurs de lait du Québec dans le cadre du Règlement sur les quotas des producteurs de lait.

Le règlement prévoit notamment qu’un producteur doit généralement détenir au moins 10 kg de matière grasse par jour pour produire dans le système, sous réserve de certaines dispositions particulières.

Le système prévoit aussi une certaine flexibilité. Une ferme peut connaître des variations normales de production sans que chaque dépassement quotidien entraîne automatiquement une infraction. Cette flexibilité permet de tenir compte de la réalité biologique d’un troupeau : une vache ne peut pas être réglée avec la précision d’une machine industrielle.

Peut-on acheter et vendre du quota?

Oui, mais pas comme un bien ordinaire vendu librement entre deux personnes.

Au Québec, l’achat et la vente passent généralement par le Système centralisé de vente des quotas. Les producteurs présentent des offres d’achat ou de vente et les PLQ déterminent ensuite le prix de transaction et la répartition des quantités selon les règles prévues au règlement.

Le règlement québécois actuellement en vigueur rend irrecevable une offre d’achat ou de vente dont le prix dépasse 24 000 $ par kilogramme de matière grasse par jour. Il encadre également la quantité qu’une ferme peut tenter d’acheter lors d’une transaction.

Cette valeur maximale illustre pourquoi le quota peut représenter une part considérable des actifs d’une ferme. Une exploitation détenant plusieurs dizaines de kilogrammes de quota peut donc posséder un actif réglementaire d’une valeur très importante.

Pourquoi le quota a-t-il une valeur?

Le quota possède une valeur parce qu’il donne accès à un marché limité. La production totale est encadrée et les droits de production ne sont pas disponibles en quantité illimitée.

Lorsqu’une ferme veut augmenter sa capacité plus rapidement que les augmentations générales accordées par le système, elle peut chercher à acquérir du quota supplémentaire. Lorsque plusieurs producteurs veulent acheter davantage de quota qu’il n’y en a à vendre, la rareté soutient sa valeur.

Cette valeur constitue un avantage patrimonial pour les producteurs qui en possèdent déjà, mais elle crée aussi l’une des principales contradictions de la gestion de l’offre : ce qui stabilise la valeur des fermes existantes peut rendre l’entrée dans le secteur beaucoup plus coûteuse pour la relève.

Le consommateur paie-t-il le coût du quota dans son litre de lait?

Les Producteurs de lait du Québec précisent que la valeur du quota est exclue des calculs servant à établir le coût de production utilisé dans les mécanismes de prix.

Cela signifie qu’on ne prend pas simplement la valeur d’achat du quota d’une ferme pour l’ajouter au prix payé par les consommateurs.

Le quota peut néanmoins influencer indirectement l’économie d’une entreprise. Une ferme qui emprunte pour acheter du quota doit évidemment rembourser cette dette. Cette réalité financière peut affecter sa capacité d’investir ailleurs, mais elle est distincte du mécanisme officiel d’établissement du prix du lait.

Une augmentation de quota est-elle toujours achetée?

Non. C’est une distinction importante.

Lorsque la demande nationale augmente, le système peut accorder des augmentations générales de droit de produire aux fermes existantes. Ces ajustements ne sont pas nécessairement des achats effectués par chaque producteur sur le marché du quota.

À l’inverse, une ferme qui souhaite croître plus rapidement peut devoir acquérir du quota auprès d’autres producteurs selon les règles provinciales.

Il faut donc distinguer l’augmentation de la cible de production attribuée par le système et l’achat de quota transféré d’une ferme à une autre.

Le quota empêche-t-il complètement la surproduction?

Il la limite fortement, mais il ne transforme pas une ferme en usine dont la production peut être réglée exactement chaque matin.

La production d’un troupeau varie avec les vêlages, la génétique, la qualité des fourrages, la température, la santé des animaux et de nombreux autres facteurs. Les systèmes provinciaux prévoient donc des marges de flexibilité et des mécanismes de gestion des écarts.

L’objectif du quota est surtout de garder la production totale du secteur proche des besoins du marché sur une période donnée, plutôt que d’exiger une précision parfaite ferme par ferme chaque jour.

Pourquoi le quota est-il critiqué?

Le coût d’entrée pour les nouvelles fermes

La critique la plus évidente est le coût. Avant même d’acheter des terres, des vaches, une étable et de la machinerie, une nouvelle entreprise doit obtenir suffisamment de droits de production pour disposer d’un marché.

Cette barrière peut être particulièrement difficile pour une personne qui souhaite démarrer sans reprendre une ferme familiale existante.

La valeur du quota augmente la valeur des fermes

Lors d’un transfert familial, la valeur du quota fait partie de la valeur globale de l’entreprise. Elle peut donc compliquer le financement de la relève.

Une ferme peut ainsi être très riche en actifs tout en disposant de peu de liquidités. J’ai abordé ce paradoxe dans l’article Les producteurs laitiers sont des millionnaires. Oui, mais….

Le quota peut freiner certaines stratégies de croissance

Une ferme très efficace ne peut pas nécessairement doubler sa production simplement parce qu’elle estime pouvoir produire davantage à faible coût. Elle doit obtenir les droits nécessaires.

Pour les critiques du système, cette limite réduit une partie de la concurrence et ralentit la consolidation vers les entreprises les plus productives. Pour ses défenseurs, elle évite justement qu’une course à la production crée des surplus, fasse chuter les prix et entraîne une concentration encore plus rapide du secteur.

Existe-t-il des programmes pour aider la relève?

Oui. Les règles québécoises prévoient différents mécanismes d’aide à la relève et au démarrage.

Le Programme d’aide au démarrage d’entreprises laitières, par exemple, permet l’attribution sous forme de prêt d’une quantité de quota à de nouvelles exploitations répondant aux critères du programme. Les PLQ indiquent que le programme a été créé précisément pour permettre à des personnes qui ne reprennent pas une ferme existante de démarrer en production laitière.

Ces programmes réduisent une partie de la barrière à l’entrée, mais ils ne font évidemment pas disparaître les coûts très élevés liés à l’établissement d’une ferme.

Le quota est-il indispensable à la gestion de l’offre?

Oui, dans sa forme actuelle.

La gestion de l’offre repose sur trois piliers : contrôler la quantité produite, établir un cadre de prix et contrôler l’accès des importations au marché intérieur.

Sans quota ou autre mécanisme équivalent de contrôle de la production, il serait difficile d’empêcher chaque ferme d’augmenter sa production lorsque les prix sont intéressants. Une hausse généralisée finirait par créer un surplus et déstabiliser le système.

Inversement, demander aux producteurs canadiens de limiter leur production n’aurait guère de sens si le marché pouvait être rempli sans limite par des importations. C’est pourquoi le quota est étroitement lié aux deux autres piliers.

Pour voir l’ensemble du système, consulter notre page Gestion de l’offre au Canada : comprendre son fonctionnement, ses avantages et ses critiques.

Quota et gestion de l’offre : deux choses différentes

Les deux expressions sont souvent utilisées comme si elles étaient synonymes. Elles ne le sont pas.

Le quota est l’outil utilisé pour contrôler la production. La gestion de l’offre est le système complet dans lequel cet outil s’inscrit.

On peut donc débattre de la façon dont le quota est attribué, transféré ou évalué sans nécessairement remettre en cause le principe général d’une production adaptée à la demande.

À retenir

Le quota laitier est avant tout une part du marché. Il détermine la capacité de production d’une ferme et permet au secteur canadien d’ajuster la quantité totale de lait aux besoins du marché.

Au Québec, il est exprimé en kilogrammes de matière grasse par jour et les transactions sont fortement encadrées. Le quota peut avoir une valeur financière très importante, ce qui contribue à la stabilité patrimoniale des fermes existantes mais complique aussi l’établissement et le transfert à la relève.

Comprendre le quota permet donc de mieux comprendre à la fois la force et l’une des principales faiblesses de la gestion de l’offre canadienne.

Pour replacer ce sujet dans l’ensemble de l’industrie, voir le hub Secteur laitier au Canada.

Sources et références