Les producteurs laitiers sont des millionnaires. Oui, mais…

Producteur laitier dans une étable consultant des documents de gestion, illustrant le contraste entre la valeur des actifs agricoles et le revenu disponible.

On l’entend régulièrement lorsqu’il est question d’agriculture : « Les producteurs laitiers sont des millionnaires. »

Ce n’est pas complètement faux.

De nombreuses fermes laitières possèdent des actifs d’une valeur de plusieurs millions de dollars. Des terres, des bâtiments, un troupeau, de la machinerie, des équipements et, au Canada, du quota. Pris ensemble, tout cela peut représenter une somme considérable.

Alors pourquoi ne voit-on pas tous ces producteurs vivre comme des millionnaires?

Parce qu’on confond deux choses très différentes : posséder un patrimoine important et avoir un revenu important.

Une ferme de plusieurs millions n’est pas un compte de banque

Imaginons une ferme évaluée à 5 millions de dollars.

Cela ne signifie pas que son propriétaire possède 5 millions de dollars. Il faut d’abord soustraire les dettes de l’entreprise et tenir compte du fait que la ferme peut appartenir à plusieurs actionnaires ou membres d’une même famille. Une ferme affichant 5 millions de dollars d’actifs, mais 2 millions de dettes et plusieurs propriétaires, ne fait évidemment pas de chacun d’eux un millionnaire disposant de 5 millions.

Surtout, les millions en question sont immobilisés.

Un hectare de terre qui vaut 30 000, 40 000 ou 50 000 dollars ne permet pas de payer l’épicerie. Une étable de grande valeur non plus. Même chose pour un tracteur, une vache ou du quota.

Ces actifs servent à produire.

Pour transformer cette richesse en argent disponible, il faut généralement vendre une partie de l’outil de production, s’endetter davantage ou, à la limite, vendre l’entreprise.

C’est une richesse réelle. Mais elle n’a rien à voir avec posséder quelques millions en placements financiers et pouvoir en retirer une partie pour financer son niveau de vie.

Et si on regardait ce que les fermes versent réellement?

Un producteur laitier ne pointe généralement pas en entrant dans l’étable et en sortant. Pourtant, les heures s’accumulent : soins aux animaux, alimentation, traite, travaux aux champs, entretien de la machinerie, réparations, administration, paperasse, urgences, vêlages, fins de semaine et journées qui s’étirent parce que la météo ne reviendra pas demain sur commande.

Les données de Statistique Canada donnent un aperçu intéressant de l’argent effectivement versé aux familles agricoles.

En 2023, les exploitations laitières canadiennes ont versé en moyenne 43 710 $ en salaires et traitements aux membres de la famille, selon l’Enquête financière sur les fermes de Statistique Canada.

Ce chiffre doit être lu avec prudence. Il peut couvrir plus d’une personne au sein d’une même famille et ne comprend notamment pas les dividendes ni certains retraits de l’entreprise. Il ne s’agit donc pas du « salaire moyen d’un producteur laitier ».

Mais il illustre bien le contraste : la valeur d’une exploitation et l’argent effectivement versé aux personnes qui y travaillent sont deux réalités très différentes.

Un propriétaire d’entreprise peut également accumuler de la valeur dans sa ferme à mesure que des dettes sont remboursées ou que certains actifs prennent de la valeur. Cela enrichit son patrimoine sans nécessairement augmenter l’argent dont il dispose pour vivre au quotidien.

Autrement dit, avoir une participation dans une entreprise valant plusieurs millions ne signifie absolument pas recevoir le revenu que l’on associe habituellement à un millionnaire.

« Il n’a qu’à vendre sa ferme »

C’est généralement la réponse suivante.

Si la ferme vaut plusieurs millions, pourquoi ne pas simplement la vendre?

Parce qu’une ferme n’est pas seulement un placement.

C’est l’outil de travail du producteur laitier. C’est ce qui génère son revenu. Souvent, c’est également l’entreprise que sa famille exploite depuis plusieurs générations et qu’il espère transmettre à la suivante.

Dire à un producteur qu’il peut devenir riche en vendant sa ferme revient donc un peu à lui dire : « Tu pourrais avoir beaucoup d’argent si tu liquidais ton entreprise et abandonnais ton métier. »

Techniquement, c’est parfois vrai.

Mais même dans ce scénario, le prix de vente brut n’est pas ce qui reste dans les poches. Il faut d’abord rembourser les dettes et tenir compte des frais de transaction ainsi que, selon la situation, de la fiscalité liée à la vente.

Et cela ne décrit toujours pas très bien son niveau de vie pendant les trente ou quarante années où il exploite cette entreprise.

Une partie de ces millions ne sera peut-être jamais encaissée

Il existe une autre particularité importante des fermes familiales : elles sont souvent transférées à la relève pour une valeur inférieure à leur pleine valeur marchande.

Et ce n’est pas nécessairement par générosité désintéressée.

Une entreprise laitière peut posséder énormément d’actifs sans générer suffisamment de bénéfices pour permettre à un jeune producteur d’emprunter l’équivalent de leur pleine valeur marchande.

Prenons encore une ferme qui vaut plusieurs millions.

Si la génération précédente exige chaque dollar de cette valeur au moment du transfert, la relève doit trouver le capital ou contracter une dette gigantesque pour acheter l’entreprise. Or, c’est ensuite cette même ferme qui doit générer suffisamment d’argent pour rembourser cette dette, payer ses dépenses, investir et faire vivre la nouvelle génération.

À un certain point, les chiffres ne fonctionnent simplement plus.

Pour que la ferme continue, les propriétaires peuvent donc accepter de transférer une partie de l’entreprise sous sa valeur marchande.

Autrement dit, un producteur laitier peut passer sa carrière à accumuler plusieurs millions de dollars de valeur dans une entreprise, sans jamais disposer personnellement de ces millions, puis renoncer volontairement à en encaisser une partie afin que la ferme puisse survivre à son départ.

C’est une drôle de définition du millionnaire.

Mais cette richesse existe quand même

Il serait tout aussi trompeur d’aller dans l’autre extrême et de prétendre que la valeur des fermes ne compte pas.

Elle compte énormément.

Un producteur laitier qui possède une entreprise avec beaucoup d’équité détient un patrimoine réel. Il dispose d’un actif qui peut servir de garantie, prendre de la valeur et éventuellement être vendu. À âge, revenu et autres conditions égales, ce n’est évidemment pas la même situation financière que celle d’une personne qui ne possède aucun actif.

Et si un propriétaire décide de liquider sa ferme au meilleur prix plutôt que de la transmettre, il peut effectivement réaliser une importante richesse accumulée.

Il n’y a aucune raison de le nier.

Mais ce n’est pas la question.

La question est de savoir si la valeur de la ferme permet de déduire le revenu et le niveau de vie du producteur qui l’exploite.

Et là, la réponse est clairement non.

Millionnaire sur papier

Alors, les producteurs laitiers sont-ils millionnaires?

Pour certains, si l’on additionne la valeur nette de leurs participations dans l’entreprise, oui.

Mais si par « millionnaire » on imagine quelqu’un disposant d’un revenu très élevé, d’importantes liquidités et de millions de dollars qu’il peut librement dépenser, l’image devient rapidement trompeuse.

Un producteur peut simultanément posséder une part d’une entreprise de plusieurs millions de dollars, travailler 60 heures ou davantage certaines semaines, retirer une rémunération relativement modeste et espérer céder un jour cette entreprise à ses enfants pour beaucoup moins que ce qu’un acheteur extérieur serait prêt à payer.

Ce n’est pas une contradiction.

C’est simplement la différence entre être riche en actifs et être riche en argent disponible.

Et lorsqu’on parle du revenu des producteurs laitiers, c’est une distinction qui mérite d’être faite.

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