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  • Sylvain Charlebois contre la gestion de l’offre : le libre marché qu’il vend n’existe pas

    Sylvain Charlebois contre la gestion de l’offre : le libre marché qu’il vend n’existe pas

    Sylvain Charlebois a le mérite de forcer le débat sur la gestion de l’offre. Mais à force d’en faire la cause presque universelle des difficultés du secteur laitier, il finit par vendre aux Canadiens une solution, le « marché libre », qui n’existe pratiquement nulle part dans l’industrie laitière mondiale.

    Depuis des années, le professeur de l’Université Dalhousie présente la gestion de l’offre comme un système figé, opaque, coûteux pour les consommateurs et responsable du déclin du nombre de fermes laitières. Dans ses textes les plus récents, le ton s’est encore durci. Il affirme que le système « tue » le secteur laitier canadien, qu’il isole le pays et qu’il protège une « rente tranquille » accordée aux producteurs.

    Ce vocabulaire est efficace. Il fabrique un coupable facile à identifier. Mais il simplifie à outrance une réalité économique beaucoup plus complexe et minimise systématiquement la question centrale : que se passerait-il réellement si le Canada abandonnait la gestion de l’offre?

    Le prix payé au producteur n’est pas le prix à l’épicerie

    L’un des raccourcis les plus persistants dans ce débat consiste à associer directement la gestion de l’offre au prix payé par le consommateur. Or, le gouvernement fédéral le rappelle lui-même : dans le secteur laitier, c’est le prix du lait payé aux agriculteurs qui est encadré. À quelques exceptions provinciales pour le lait de consommation, le prix de détail des produits laitiers n’est pas réglementé.

    Entre la ferme et la tablette se trouvent la transformation, l’emballage, le transport, la distribution et la marge du détaillant. Présenter le prix à la ferme comme le principal obstacle à l’abordabilité détourne donc l’attention du reste de la chaîne — précisément là où la concentration des entreprises et le pouvoir de marché sont souvent les plus importants.

    La gestion de l’offre n’est pas un chèque en blanc remis aux producteurs. Le prix du lait s’appuie notamment sur une enquête nationale sur les coûts de production. Il cherche à permettre à une ferme efficace de couvrir ses coûts et de recevoir une rémunération raisonnable, plutôt que d’obliger les familles agricoles à absorber seules chaque effondrement du marché.

    La disparition des fermes n’est pas une preuve contre le système

    Sylvain Charlebois insiste souvent sur la diminution du nombre de fermes laitières au Canada depuis l’instauration de la gestion de l’offre. Le chiffre est réel. La conclusion qu’il en tire l’est beaucoup moins.

    La consolidation du secteur laitier se produit aussi aux États-Unis, où il n’existe pas de gestion de l’offre canadienne. Le département américain de l’Agriculture décrit depuis longtemps une production concentrée dans un nombre décroissant d’exploitations de plus grande taille, attirées par des coûts unitaires plus faibles. La mécanisation, la hausse de la productivité par vache, le coût des bâtiments, la rareté de la main-d’œuvre et l’absence de relève transforment l’agriculture dans tous les pays développés.

    On peut certainement débattre du prix des quotas, de l’accès de la relève ou de la capacité du système à encourager l’innovation. Mais attribuer la consolidation à la gestion de l’offre revient à confondre un phénomène mondial avec une particularité canadienne.

    Le « libre marché » laitier est largement financé par l’État

    Le principal angle mort du discours de Charlebois est là. Les producteurs américains ne sont pas simplement livrés aux forces du marché. Ils ont accès au programme fédéral Dairy Margin Coverage, qui verse des paiements lorsque l’écart entre le prix du lait et le coût des aliments devient insuffisant. Pour 2026, l’USDA prévoit 122,9 millions de dollars américains en paiements de ce programme.

    L’Union européenne surveille elle aussi son marché laitier, offre des paiements directs dans le cadre de la Politique agricole commune et conserve des mécanismes d’intervention publique et de stockage privé pour répondre aux déséquilibres. Lorsque les prix s’effondrent, les gouvernements interviennent. Lorsque les surplus s’accumulent, ils achètent, stockent, subventionnent ou indemnisent.

    La différence canadienne n’est donc pas de soutenir ses producteurs pendant que les autres laisseraient librement agir le marché. Elle consiste plutôt à organiser la production en fonction de la demande intérieure et à faire payer le lait par le marché, au lieu de socialiser périodiquement les pertes par des programmes publics.

    Le propre rapport de Charlebois contredit ses formules les plus dures

    La critique la plus convaincante de ses chroniques récentes se trouve peut-être dans son propre rapport Gestion de l’offre 2.0, publié en 2020 avec des collègues de Dalhousie et de l’Université de Guelph.

    Le document affirme qu’un démantèlement immédiat n’est pas une solution viable. Il reconnaît que le lait américain pourrait inonder le marché canadien, que l’industrie nationale pourrait devenir dépendante des importations et que les consommateurs pourraient même payer davantage après l’abolition du système. Surtout, le rapport admet qu’une solution théoriquement efficace selon un modèle pur de libre marché ne serait pas nécessairement optimale lorsqu’on tient compte des moyens de subsistance des agriculteurs, des économies rurales et des valeurs canadiennes.

    Ces nuances sont importantes. Elles sont pourtant presque absentes lorsque Charlebois affirme aujourd’hui que la gestion de l’offre « tue » le secteur ou « coule » la crédibilité internationale du Canada. Entre son analyse universitaire et ses chroniques publiques, le conditionnel disparaît souvent au profit de la formule-choc.

    La transparence peut être améliorée, mais elle n’est pas inexistante

    Charlebois a raison sur un point : un système qui organise un marché national doit constamment mériter la confiance du public. Les mécanismes de fixation des prix, les décisions de quota et les effets des politiques commerciales doivent être expliqués dans un langage beaucoup plus accessible. Les organisations agricoles ont parfois parlé surtout à leurs membres, laissant leurs adversaires définir seuls le système auprès du grand public.

    Mais parler d’opacité comme si les règles étaient secrètes est excessif. La Commission canadienne du lait est une société d’État qui rend compte au Parlement. Les prix, les formules, les ajustements et les décisions sont encadrés par des lois et des règlements publics. L’UPA rappelle notamment que la formule de prix tient compte des coûts de production et de l’indice des prix à la consommation, et que les décisions sont annoncées publiquement.

    Il faut réclamer davantage de pédagogie et de reddition de comptes. Il ne faut pas transformer ce besoin d’amélioration en accusation de rente cachée.

    Réformer n’oblige pas à démanteler

    La gestion de l’offre n’est pas parfaite. Le coût d’entrée de la relève est réel. Les règles peuvent ralentir certaines innovations. Les concessions successives dans les accords commerciaux ont complexifié le système. Les producteurs doivent aussi répondre clairement aux attentes sur le bien-être animal, l’environnement et la productivité.

    Mais aucune de ces critiques ne démontre qu’il serait préférable d’exposer entièrement la production canadienne aux surplus subventionnés de ses voisins, puis de remplacer la stabilité du marché par des paiements gouvernementaux lorsque les prix s’écroulent.

    Le débat proposé par Sylvain Charlebois mérite mieux que ses propres slogans. Oui, la gestion de l’offre doit évoluer. Oui, elle doit être plus transparente et mieux adaptée à la relève. Non, elle n’est pas la cause unique de tous les problèmes du lait canadien. Et non, le démantèlement n’offrirait pas magiquement aux consommateurs du lait moins cher, aux producteurs de meilleurs revenus et au Canada de nouveaux marchés d’exportation.

    Dans un monde où les grandes puissances agricoles subventionnent, protègent et interviennent massivement, conserver un système qui ajuste la production à la demande n’est pas un refus de l’économie. C’est un choix de politique agricole. On peut le critiquer. Mais avant de le condamner, il faut comparer ce système réel aux systèmes réels des autres pays — pas à un libre marché imaginaire.

    Sources

    Photo : Janvez, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

  • Gestion de l’offre : le rempart agricole canadien est-il en train de céder?

    Gestion de l’offre : le rempart agricole canadien est-il en train de céder?

    La gestion de l’offre canadienne a survécu à des décennies de négociations commerciales, à plusieurs changements de gouvernement et à une succession de campagnes annonçant sa disparition prochaine. Elle est encore debout, et elle bénéficie même depuis 2025 d’une protection législative sans précédent. Pourtant, rarement le système aura-t-il été aussi directement placé au centre d’un rapport de force commercial.

    La menace ne prend plus seulement la forme d’une demande explicite d’abolition. Elle se manifeste par une succession de concessions, de contestations techniques et de pressions tarifaires qui peuvent, morceau par morceau, réduire la part de marché réellement réservée aux producteurs canadiens. C’est cette érosion graduelle, davantage qu’un grand soir de la déréglementation, qui constitue aujourd’hui le principal danger.

    Un système qui organise le marché plutôt que de le subventionner

    La gestion de l’offre repose sur trois piliers : l’ajustement de la production à la demande canadienne, un mécanisme de prix visant à couvrir les coûts d’une production efficace et le contrôle des importations. Elle s’applique au lait, au poulet, au dindon, aux œufs de consommation et aux œufs d’incubation. Le Conseil des produits agricoles du Canada la décrit comme un moyen d’éviter aussi bien la surproduction que les pénuries, d’assurer un revenu équitable aux producteurs et de maintenir un approvisionnement stable.

    Son principe est simple : produire en fonction de ce que le marché intérieur peut absorber. Dans les secteurs agricoles non contingentés, une bonne année peut rapidement devenir une mauvaise nouvelle si tous les producteurs augmentent simultanément leur production et font chuter les prix. La gestion de l’offre réduit ce cycle classique d’expansion, de surplus, d’effondrement des prix et de consolidation.

    Ce modèle ne garantit pas la richesse aux producteurs. Les fermes demeurent exposées au coût des aliments, de l’énergie, de la main-d’œuvre, des bâtiments et du financement. Il leur procure toutefois une prévisibilité qui permet d’investir à long terme sans dépendre autant de paiements publics lorsque les marchés s’écroulent. En 2024, les secteurs sous gestion de l’offre ont généré plus de 15 milliards de dollars de recettes monétaires agricoles, selon les documents de transition d’Agriculture et Agroalimentaire Canada.

    La menace immédiate : le rapport de force avec les États-Unis

    La révision de l’Accord Canada–États-Unis–Mexique devait déjà remettre l’agriculture sous gestion de l’offre à l’avant-plan. Washington reproche depuis longtemps au Canada ses tarifs hors contingent, son administration des contingents tarifaires laitiers et certains mécanismes de fixation des prix. Le rapport américain de 2026 sur les barrières au commerce maintient ces griefs.

    Les tarifs canadiens pouvant dépasser 200 % sont souvent présentés comme la preuve d’un marché complètement fermé. Cette description est incomplète. Ces taux s’appliquent principalement aux volumes importés au-delà des contingents négociés. À l’intérieur de ces contingents, des quantités importantes de produits étrangers entrent déjà au Canada à tarif réduit ou nul. Les données fédérales sur les contingents des produits sous gestion de l’offre montrent d’ailleurs des accès distincts découlant de l’Organisation mondiale du commerce, du PTPGP et de l’ACEUM.

    À l’été 2026, la confrontation est devenue plus concrète. L’administration américaine a lié le traitement réservé aux exportateurs laitiers des États-Unis à une nouvelle mesure tarifaire contre le Canada. Dans sa déclaration du 20 juillet 2026, le représentant américain au Commerce a invoqué l’article 338 et annoncé des droits supplémentaires en dénonçant notamment le traitement du secteur laitier américain.

    La gestion de l’offre devient ainsi une monnaie de négociation dans un conflit qui englobe aussi l’automobile, l’alcool, les achats publics et d’autres politiques canadiennes. Le danger est évident : même si Ottawa refuse d’abolir le système, il pourrait subir une pression pour accorder davantage d’accès au marché afin d’obtenir des concessions ailleurs.

    L’érosion a déjà commencé depuis longtemps

    Le Canada a préservé l’architecture de la gestion de l’offre dans ses grands accords commerciaux, mais il a cédé une partie de son marché intérieur à chacune des dernières grandes négociations. L’accord avec l’Union européenne, le Partenariat transpacifique global et progressiste et l’ACEUM ont tous créé ou élargi des contingents d’importation.

    Pris séparément, chaque accès supplémentaire peut sembler limité. Cumulés, ils représentent des ventes que les fermes canadiennes ne peuvent plus réaliser. Le problème est structurel : la demande intérieure n’augmente pas automatiquement pour compenser les importations. Lorsque des produits étrangers occupent une plus grande part du marché, la production canadienne doit s’ajuster à la baisse ou croître moins rapidement.

    Le gouvernement fédéral a lui-même reconnu ces pertes en mettant en place des programmes de compensation pour les producteurs et les transformateurs. Ces sommes ont aidé les entreprises touchées à investir, mais une compensation temporaire ne remplace pas un marché perdu de façon permanente. Elle confirme surtout que les concessions commerciales ont un coût réel.

    Le PTPGP illustre bien ce mécanisme. Le Canada y a accordé des contingents permanents pour les produits laitiers, la volaille et les œufs, progressivement mis en œuvre puis appelés à croître. Le résumé officiel de l’accord indique que l’accès au marché a été consenti tout en maintenant les trois piliers du système. C’est juridiquement vrai, mais économiquement, un pilier du contrôle des importations peut être affaibli sans disparaître complètement.

    La loi C-202 : un véritable bouclier, mais pas une garantie absolue

    Depuis le 26 juin 2025, la loi C-202 interdit au ministre des Affaires étrangères de conclure certains engagements commerciaux qui augmenteraient les contingents tarifaires applicables aux produits sous gestion de l’offre ou réduiraient les tarifs hors contingent. Il s’agit d’un changement majeur : la protection du système ne dépend plus uniquement d’une promesse politique répétée à chaque négociation.

    Cette loi réduit fortement la marge de manœuvre d’un négociateur canadien qui voudrait céder encore du marché laitier, avicole ou des œufs en échange d’un avantage dans un autre secteur. Le gouvernement affirme qu’elle est cohérente avec sa politique de défense des trois piliers, comme l’expliquent les documents d’Affaires mondiales Canada.

    Mais aucun texte législatif ordinaire n’est irréversible. Un Parlement futur peut modifier une loi. Une pression commerciale peut aussi se déplacer vers des éléments que le texte protège moins directement : règles d’attribution des contingents, normes de composition, classification des produits, permis d’importation ou politiques de prix. La bataille peut donc devenir plus technique sans devenir moins importante.

    Enfin, les adversaires de la gestion de l’offre soutiennent que C-202 enlève à l’avance une carte aux négociateurs canadiens. Cette critique mérite d’être prise au sérieux, mais elle révèle aussi la fonction véritable de la loi : empêcher que les fermes sous gestion de l’offre servent continuellement de monnaie d’échange au bénéfice d’autres industries. Après trois accords ayant accordé du marché, la demande de tracer une limite n’a rien d’excessif.

    Les contestations techniques : ouvrir le marché sans abolir le système

    Les différends laitiers des dernières années ne visaient pas nécessairement la disparition des quotas de production canadiens. Ils portaient surtout sur la façon dont le Canada attribue les contingents d’importation. Les États-Unis ont contesté la place réservée aux transformateurs canadiens, estimant que cette méthode limitait les possibilités commerciales offertes à leurs exportateurs.

    Ce type de contestation paraît administratif, mais son effet peut être majeur. Un contingent existe sur papier; sa répartition détermine qui peut l’utiliser, quels produits entreront et à quel moment. Modifier ces règles peut accroître la concurrence sur des segments précis du marché canadien sans rouvrir formellement tout l’accord commercial.

    La même logique s’applique aux catégories de produits et aux ingrédients. Dans une industrie alimentaire où les protéines laitières, les préparations et les produits transformés traversent les frontières sous de multiples formes, une définition réglementaire peut avoir autant d’effet qu’un tarif. La défense du système exige donc une expertise constante, pas seulement de grandes déclarations politiques.

    La pression intérieure : prix des aliments, concentration et bataille du récit

    La gestion de l’offre est aussi vulnérable sur le terrain politique canadien. En période d’inflation alimentaire, il est tentant d’attribuer le prix du lait, des œufs ou du poulet au seul revenu agricole. Pourtant, le prix payé à la ferme n’est qu’une partie du prix au détail. Transformation, transport, emballage, distribution et marges de détail interviennent entre l’étable et la caisse.

    Le système doit néanmoins accepter la transparence. Ses défenseurs ne gagnent rien à prétendre qu’il est parfait. Le coût d’entrée lié aux quotas peut compliquer le transfert des fermes et l’établissement de la relève. Les règles doivent évoluer avec la consommation. Les producteurs doivent aussi démontrer leurs progrès en bien-être animal, en environnement et en productivité.

    Mais abolir la gestion de l’offre ne ferait pas disparaître les coûts de production canadiens, ni la concentration dans la transformation et le commerce de détail. Cela transférerait surtout le risque vers les fermes et exposerait davantage le marché intérieur aux surplus étrangers. Dans plusieurs pays qui soutiennent leurs producteurs autrement, l’aide arrive directement du trésor public. Le consommateur paie alors une partie de son alimentation comme contribuable plutôt qu’à l’épicerie.

    Pourquoi sa défense dépasse les seuls producteurs

    Le débat ne concerne pas uniquement la valeur des quotas ou le revenu de quelques milliers de fermes. Il touche la capacité du Canada à maintenir une production répartie sur son territoire, près des consommateurs et soumise aux normes canadiennes. Dans sa Stratégie nationale sur la sécurité alimentaire, Ottawa présente désormais la gestion de l’offre comme un élément fondamental de l’autosuffisance canadienne en lait, en œufs et en volaille, ainsi que de la vitalité rurale.

    La pandémie, les maladies animales, les guerres commerciales et les perturbations logistiques ont rappelé qu’un approvisionnement alimentaire ne se résume pas au prix le plus bas obtenu un jour donné sur le marché mondial. Une capacité de production perdue ne se reconstruit pas instantanément. Des fermes diversifiées géographiquement constituent une infrastructure alimentaire autant qu’un secteur économique.

    La stabilité offerte par le système permet également aux transformateurs de prévoir leurs approvisionnements et aux consommateurs de compter sur une production régulière. Elle évite les alternances brutales entre surplus destructeurs pour les producteurs et pénuries coûteuses pour le public.

    Ce qu’il faut surveiller maintenant

    La première ligne de défense sera l’application concrète de C-202 lors des discussions entourant l’ACEUM. Ottawa devra résister non seulement aux demandes d’accès supplémentaire, mais aussi aux concessions équivalentes déguisées sous des changements techniques.

    Il faudra ensuite surveiller l’administration réelle des contingents existants. Le Canada doit respecter les accords qu’il a signés, faute de quoi il s’expose à des décisions défavorables et à des représailles. Mais respecter un accès négocié ne signifie pas offrir davantage que ce qui a été consenti.

    Enfin, les organisations agricoles devront mieux expliquer le système au public. La formule « tarifs de 300 % » est politiquement puissante parce qu’elle est simple. La réponse ne peut pas se limiter à dire qu’elle est trompeuse : il faut expliquer les volumes déjà importés, la différence entre tarifs contingentaires et hors contingent, la composition du prix au détail et les formes de soutien agricole utilisées ailleurs.

    Un choix de politique agricole, pas une anomalie à excuser

    La gestion de l’offre n’est pas une relique accidentelle. C’est un choix collectif : adapter la production à la demande, faire payer les produits à un prix qui soutient une production nationale viable et éviter que le marché canadien serve de débouché aux surplus subventionnés des grandes puissances agricoles.

    Sa principale faiblesse actuelle réside dans l’accumulation. Une petite concession, puis une autre; une modification technique, puis une nouvelle interprétation; une compensation ponctuelle pour un marché perdu à jamais. Le système peut conserver son nom et ses institutions tout en étant lentement vidé de sa substance.

    Le bouclier législatif adopté par le Canada arrive donc à un moment décisif. Il ne dispense ni de négocier avec rigueur, ni de moderniser le modèle, ni de répondre honnêtement aux critiques. Il établit toutefois un principe raisonnable : les producteurs de lait, de volaille et d’œufs ne devraient plus être la monnaie d’échange automatique de chaque accord commercial.

    La question n’est plus seulement de savoir si la gestion de l’offre survivra. Elle est de savoir si le Canada acceptera de la défendre dans les détails, là où se joue désormais l’essentiel de la bataille.

    Sources et références

  • Sylvain Charlebois et l’art des demi-vérités

    Sylvain Charlebois et l’art des demi-vérités

    Il y a une différence fondamentale entre critiquer un système et le caricaturer.Il y a aussi une différence entre éclairer le débat public et l’alimenter par des raccourcis moraux. Depuis plusieurs années, Sylvain Charlebois a clairement choisi son camp.

    Ce n’est pas la première fois qu’il s’attaque à la gestion de l’offre. Ce n’est pas non plus la première fois qu’il le fait en empilant des demi-vérités, des omissions commodes et des comparaisons trompeuses, soigneusement emballées pour provoquer l’indignation.

    Le plus récent épisode, un déversement de lait en Ontario, en est un parfait exemple.

    Transformer un compromis structurel en faute morale

    Oui, du lait est parfois jeté. Oui, c’est choquant. Oui, c’est un problème réel.

    Mais prétendre que ce lait est jeté pour maintenir artificiellement des prix élevés est une simplification grossière qui frôle la malhonnêteté intellectuelle.

    Le dumping n’est pas un geste cynique posé pour enrichir les producteurs. C’est une soupape de sécurité d’un système qui privilégie la stabilité à la volatilité. La production laitière n’est pas un robinet. Une vache ne cesse pas de produire parce qu’un graphique de demande a fléchi pendant trois semaines.

    Charlebois transforme un choix de design politique; stabilité des revenus, continuité de l’approvisionnement, prévisibilité, en intention malveillante. C’est là que la ligne est franchie.

    L’argument émotionnel : efficace, mais trompeur

    Associer le lait jeté à l’augmentation du recours aux banques alimentaires est probablement l’argument le plus percutant… et le plus fallacieux.

    Le lait déversé :

    • n’est pas conditionné pour la distribution,
    • n’est pas nécessairement transformable à temps,
    • n’est pas redistribuable automatiquement.

    La faim est un problème de revenus, de logement, de politiques sociales, pas de surplus ponctuels de lait cru. Confondre ces enjeux est intellectuellement paresseux, mais médiatiquement payant.

    On ne nourrit pas un débat public sain en laissant croire que des producteurs choisissent sciemment de jeter de la nourriture pendant que des gens ont faim. Ce récit est faux et profondément injuste.

    Comparer sans comparer : une vieille habitude

    Charlebois aime opposer le Canada à d’autres juridictions, notamment les États-Unis, comme si ailleurs le système était miraculeusement exempt de gaspillage. C’est faux.

    Aux États-Unis :

    • on jette aussi,
    • on subventionne massivement,
    • on exporte à perte,
    • on ferme des fermes par milliers.

    La différence n’est pas l’absence de coûts, mais leur déplacement. Le Canada paie sa stabilité au comptoir. Les États-Unis la paient par l’impôt, l’endettement public et la disparition accélérée des fermes familiales.

    Présenter l’un comme moralement supérieur à l’autre relève plus de l’idéologie que de l’analyse.

    Le vrai problème : la caricature permanente

    La critique la plus sérieuse à adresser à Sylvain Charlebois n’est pas qu’il veuille réformer la gestion de l’offre. Sur ce point, beaucoup s’entendent : des ajustements sont nécessaires.

    Le problème, c’est qu’il parle comme si deux options seulement existaient : le statut quo aveugle ou le scandale moral.

    Il ignore systématiquement les discussions internes au milieu, les contraintes biologiques et industrielles et les réformes déjà envisagées.

    Un débat mérite mieux que ça

    On peut vouloir réduire le dumping sans salir un système entier. On peut vouloir plus de flexibilité sans accuser les producteurs de cynisme. On peut vouloir réformer sans travestir la réalité.

    La gestion de l’offre n’est ni parfaite ni intouchable. Mais elle mérite mieux que des récits simplistes destinés à faire réagir plutôt qu’à comprendre.

    À force de transformer chaque problème en scandale moral, Sylvain Charlebois ne contribue pas à améliorer le système. Il contribue surtout à le polariser et à affaiblir la qualité du débat public.

    C’est peut-être ça, la plus grande perte dans toute cette histoire

    Pour comprendre comment je réfléchis aux systèmes collectifs, voir : Pourquoi j’écris?

  • Jaser quotas avec Denis

    Jaser quotas avec Denis

    Hier j’ai publié un article qui a créé beaucoup de réactions. Je ne pense pas être la voix de la vérité, loin de là, je cherche plutôt à créer la discussion. Je pense avoir réussi.

    Dans la soirée j’ai pu parler au téléphone avec Denis. On a parlé pendant une grosse heure et demi. Il voulait m’entretenir d’une résolution qu’il présente aujourd’hui dans une assemblée de producteurs laitiers.

    Quotas et égalité

    On a jasé des quotas, très longtemps. Il a commencé par me parler de la situation actuelle lors des émissions. Vous le savez tous : si 1 % est émis il est distribué au prorata du quota possédé. La ferme qui a 50 kilos en reçoit 0,5, celle qui en a 100 en reçoit 1 et celle qui en a 300 en reçoit 3.

    Puis il m’a parlé de lui un peu, de comment c’était quand il a commencé. À l’époque la possession médiane de quota (le milieu, là ou on a exactement la moitié des producteurs qui en ont plus et la moitié qui en ont moins) était très proche de la moyenne. Ce que ça signifie c’est que le gros des fermes laitières avait à peu près le même droit de produire.

    Avec les années la médiane s’est lentement éloignée de la moyenne. C’est une période de consolidation où plusieurs petites fermes ont quitté et où de plus grosses ont acheté les quotas disponibles.

    Aujourd’hui

    Une médiane éloignée de la moyenne signifie une chose dans ce contexte : les gros sont devenus très gros et les petits n’ont pas réussi à suivre la parade. Ce n’est pas une opinion, c’est mathématique.

    Le marché croit un peu chaque année et de nouveaux quotas sont émis pour combler la demande. C’est exactement là, selon Denis, que se trouve l’injustice, dans la distribution au prorata mentionnée plus haut.

    Cette distribution fait en sorte de creuser toujours plus l’écart au lieu de l’amoindrir. La marche devient chaque année un peu plus haute à monter pour les plus petits. Ils n’ont pas accès aux économies d’échelle apportées par la taille.

    La proposition de Denis

    Au lieu de distribuer les nouveaux quotas au prorata du quotas possédé, Denis propose qu’il soit distribué de manière parfaitement égale.

    Pour la simplicité je vais utiliser des chiffres ronds pour l’exemple et supposer que nous sommes exactement 4000 producteurs laitiers au Québec. Si une augmentation pour l’ensemble du Québec était une année donnée de 4000 kilos, chaque ferme recevrait exactement 1 kilo, sans égard à sa taille. Avec 6000 kilos ce serait 1,5 que chaque ferme recevrait.

    L’avantage de ce système est qu’il réduirait lentement le fossé entre petits et gros. Qu’il rendrait plus facile la croissance des petits et le rattrapage avec le reste du secteur.

    Les situations spéciales

    Distribuer tel quel sans se poser de questions risque de mener à des injustices flagrantes. On pourrait donner 2 kilos à un producteur qui n’a ni la possibilité, ni l’intention de les produire. On peut aisément proposer aussi des conditions nécessaires à remplir pour se qualifier. Denis suggère de ne rien donner à ceux qui ne seraient pas en conformité avec les normes de bien-être animal. Un producteur ayant reçu une augmentation mais qui ne la produit pas ne devrait pas non plus être éligible aux émissions suivantes, tant qu’il ne produit pas.

    Un tel quota devrait, à mon avis, être non négociable pour un certain nombre dégradable d’années. Si un producteur décide de vendre avant la fin de cette période les quotas donnés seraient repris et redistribués à l’ensemble des producteurs.

    Un tel système de distribution aurait comme effet de réduire lentement l’écart entre les petits et les gros. Il permettrait de conserver plus de fermes en activité.

    Rééquilibrer sans casser

    La proposition de Denis ne prétend pas régler tous les enjeux du système de quotas, ni inverser à elle seule des décennies de consolidation. Elle a toutefois le mérite de poser une question fondamentale : la façon dont nous distribuons la croissance collective sert-elle encore l’équilibre du secteur à long terme?

    Réfléchir à ces mécanismes ne revient pas à opposer petits et gros, ni à nier les gains d’efficacité liés à la taille. Il s’agit plutôt de se demander comment maintenir un tissu agricole suffisamment diversifié pour accueillir la relève, absorber les chocs et préserver une certaine équité entre les producteurs.

    Comme pour le reste du système de gestion de l’offre, il ne s’agit pas de tout renverser, mais d’ajuster. Lentement, prudemment, et en gardant en tête que les règles qui fonctionnent aujourd’hui façonnent déjà l’agriculture de demain.

    Parlez-en!

    J’écris pour réfléchir et faire réfléchir. Je l’ai dit d’emblée, je ne prétend pas posséder la vérité. Si j’arrive seulement à stimuler la discussion je pense avoir gagné gros.

    N’hésitez pas à commenter, soit ici en section commentaires ou sur Facebook ou n’importe quel autre réseau social où vous trouverez ce texte.