Sylvain Charlebois contre la gestion de l’offre : le libre marché qu’il vend n’existe pas

Sylvain Charlebois prenant la parole lors d’une conférence au Québec

Sylvain Charlebois a le mérite de forcer le débat sur la gestion de l’offre. Mais à force d’en faire la cause presque universelle des difficultés du secteur laitier, il finit par vendre aux Canadiens une solution, le « marché libre », qui n’existe pratiquement nulle part dans l’industrie laitière mondiale.

Depuis des années, le professeur de l’Université Dalhousie présente la gestion de l’offre comme un système figé, opaque, coûteux pour les consommateurs et responsable du déclin du nombre de fermes laitières. Dans ses textes les plus récents, le ton s’est encore durci. Il affirme que le système « tue » le secteur laitier canadien, qu’il isole le pays et qu’il protège une « rente tranquille » accordée aux producteurs.

Ce vocabulaire est efficace. Il fabrique un coupable facile à identifier. Mais il simplifie à outrance une réalité économique beaucoup plus complexe et minimise systématiquement la question centrale : que se passerait-il réellement si le Canada abandonnait la gestion de l’offre?

Le prix payé au producteur n’est pas le prix à l’épicerie

L’un des raccourcis les plus persistants dans ce débat consiste à associer directement la gestion de l’offre au prix payé par le consommateur. Or, le gouvernement fédéral le rappelle lui-même : dans le secteur laitier, c’est le prix du lait payé aux agriculteurs qui est encadré. À quelques exceptions provinciales pour le lait de consommation, le prix de détail des produits laitiers n’est pas réglementé.

Entre la ferme et la tablette se trouvent la transformation, l’emballage, le transport, la distribution et la marge du détaillant. Présenter le prix à la ferme comme le principal obstacle à l’abordabilité détourne donc l’attention du reste de la chaîne — précisément là où la concentration des entreprises et le pouvoir de marché sont souvent les plus importants.

La gestion de l’offre n’est pas un chèque en blanc remis aux producteurs. Le prix du lait s’appuie notamment sur une enquête nationale sur les coûts de production. Il cherche à permettre à une ferme efficace de couvrir ses coûts et de recevoir une rémunération raisonnable, plutôt que d’obliger les familles agricoles à absorber seules chaque effondrement du marché.

La disparition des fermes n’est pas une preuve contre le système

Sylvain Charlebois insiste souvent sur la diminution du nombre de fermes laitières au Canada depuis l’instauration de la gestion de l’offre. Le chiffre est réel. La conclusion qu’il en tire l’est beaucoup moins.

La consolidation du secteur laitier se produit aussi aux États-Unis, où il n’existe pas de gestion de l’offre canadienne. Le département américain de l’Agriculture décrit depuis longtemps une production concentrée dans un nombre décroissant d’exploitations de plus grande taille, attirées par des coûts unitaires plus faibles. La mécanisation, la hausse de la productivité par vache, le coût des bâtiments, la rareté de la main-d’œuvre et l’absence de relève transforment l’agriculture dans tous les pays développés.

On peut certainement débattre du prix des quotas, de l’accès de la relève ou de la capacité du système à encourager l’innovation. Mais attribuer la consolidation à la gestion de l’offre revient à confondre un phénomène mondial avec une particularité canadienne.

Le « libre marché » laitier est largement financé par l’État

Le principal angle mort du discours de Charlebois est là. Les producteurs américains ne sont pas simplement livrés aux forces du marché. Ils ont accès au programme fédéral Dairy Margin Coverage, qui verse des paiements lorsque l’écart entre le prix du lait et le coût des aliments devient insuffisant. Pour 2026, l’USDA prévoit 122,9 millions de dollars américains en paiements de ce programme.

L’Union européenne surveille elle aussi son marché laitier, offre des paiements directs dans le cadre de la Politique agricole commune et conserve des mécanismes d’intervention publique et de stockage privé pour répondre aux déséquilibres. Lorsque les prix s’effondrent, les gouvernements interviennent. Lorsque les surplus s’accumulent, ils achètent, stockent, subventionnent ou indemnisent.

La différence canadienne n’est donc pas de soutenir ses producteurs pendant que les autres laisseraient librement agir le marché. Elle consiste plutôt à organiser la production en fonction de la demande intérieure et à faire payer le lait par le marché, au lieu de socialiser périodiquement les pertes par des programmes publics.

Le propre rapport de Charlebois contredit ses formules les plus dures

La critique la plus convaincante de ses chroniques récentes se trouve peut-être dans son propre rapport Gestion de l’offre 2.0, publié en 2020 avec des collègues de Dalhousie et de l’Université de Guelph.

Le document affirme qu’un démantèlement immédiat n’est pas une solution viable. Il reconnaît que le lait américain pourrait inonder le marché canadien, que l’industrie nationale pourrait devenir dépendante des importations et que les consommateurs pourraient même payer davantage après l’abolition du système. Surtout, le rapport admet qu’une solution théoriquement efficace selon un modèle pur de libre marché ne serait pas nécessairement optimale lorsqu’on tient compte des moyens de subsistance des agriculteurs, des économies rurales et des valeurs canadiennes.

Ces nuances sont importantes. Elles sont pourtant presque absentes lorsque Charlebois affirme aujourd’hui que la gestion de l’offre « tue » le secteur ou « coule » la crédibilité internationale du Canada. Entre son analyse universitaire et ses chroniques publiques, le conditionnel disparaît souvent au profit de la formule-choc.

La transparence peut être améliorée, mais elle n’est pas inexistante

Charlebois a raison sur un point : un système qui organise un marché national doit constamment mériter la confiance du public. Les mécanismes de fixation des prix, les décisions de quota et les effets des politiques commerciales doivent être expliqués dans un langage beaucoup plus accessible. Les organisations agricoles ont parfois parlé surtout à leurs membres, laissant leurs adversaires définir seuls le système auprès du grand public.

Mais parler d’opacité comme si les règles étaient secrètes est excessif. La Commission canadienne du lait est une société d’État qui rend compte au Parlement. Les prix, les formules, les ajustements et les décisions sont encadrés par des lois et des règlements publics. L’UPA rappelle notamment que la formule de prix tient compte des coûts de production et de l’indice des prix à la consommation, et que les décisions sont annoncées publiquement.

Il faut réclamer davantage de pédagogie et de reddition de comptes. Il ne faut pas transformer ce besoin d’amélioration en accusation de rente cachée.

Réformer n’oblige pas à démanteler

La gestion de l’offre n’est pas parfaite. Le coût d’entrée de la relève est réel. Les règles peuvent ralentir certaines innovations. Les concessions successives dans les accords commerciaux ont complexifié le système. Les producteurs doivent aussi répondre clairement aux attentes sur le bien-être animal, l’environnement et la productivité.

Mais aucune de ces critiques ne démontre qu’il serait préférable d’exposer entièrement la production canadienne aux surplus subventionnés de ses voisins, puis de remplacer la stabilité du marché par des paiements gouvernementaux lorsque les prix s’écroulent.

Le débat proposé par Sylvain Charlebois mérite mieux que ses propres slogans. Oui, la gestion de l’offre doit évoluer. Oui, elle doit être plus transparente et mieux adaptée à la relève. Non, elle n’est pas la cause unique de tous les problèmes du lait canadien. Et non, le démantèlement n’offrirait pas magiquement aux consommateurs du lait moins cher, aux producteurs de meilleurs revenus et au Canada de nouveaux marchés d’exportation.

Dans un monde où les grandes puissances agricoles subventionnent, protègent et interviennent massivement, conserver un système qui ajuste la production à la demande n’est pas un refus de l’économie. C’est un choix de politique agricole. On peut le critiquer. Mais avant de le condamner, il faut comparer ce système réel aux systèmes réels des autres pays — pas à un libre marché imaginaire.

Depuis, Sylvain Charlebois a formulé dix « mythes » sur la gestion de l’offre. Je les ai repris un par un dans une analyse détaillée des dix mythes sur la gestion de l’offre.

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Sources

Photo : Janvez, Wikimedia Commons, licence CC BY-SA 4.0.

Comments

12 réponses à “Sylvain Charlebois contre la gestion de l’offre : le libre marché qu’il vend n’existe pas”

  1. Avatar de Patrice desilets
    Patrice desilets

    Tout à fait d’accord avec l’article.

    1. Avatar de Martin Nichols

      Merci d’avoir pris le temps de lire et de commenter!

  2. Avatar de Luc Julien
    Luc Julien

    Très intéressant de découvrir les nuances.
    J’inviterais M. Charlebois à revoir ses positions qui datent de décennies: un professeur universitaire devrait avoir la capacité de se questionner et de se critiquer par lui même… sinon il devient un vieux professeur imbu de lui même… une étiquette que je m’efforce de ne pas appliquer à ce communicateur que j’ai toujours respecté . Pourquoi celui-ci est le seul sollicité par les médias depuis longtemps… peut être par facilité pour les recherchistes du reseau National…

    A quand un débat entre cette sommité ( M.Charlebois) et un néo – idéologue -agro-économiste qui vulgarise et comprend la gestion de l’offre sur notre réseau d’information Nationale?
    J’aimerais bien un débat hebdomadaire à RDI sur ces sujets…

    1. Avatar de Martin Nichols

      Merci Luc. Je suis d’accord qu’un vrai débat de fond, avec des arguments économiques solides des deux côtés, serait beaucoup plus utile que les raccourcis qu’on voit souvent passer.

    2. Avatar de Jocelyne Giroux
      Jocelyne Giroux

      Je suis totalement d’accord avec vous et ils faut tenir compte qu’ici il y a des règles à respecter l’environnement, le bien-être animal la qualité du lait et j’en passe donc le contexte est très différent ici qu’au États-Unis
      Donc ici il y a une qualité du lait la trasabilité

  3. Avatar de Hélène Grandmaître
    Hélène Grandmaître

    Merci pour cet article. Ayant déjà fait des recherches sur la gestion de l’offre. (je suis une simple citoyenne mais je m’intéresse à la politique), je suis d’accord avec Martin Nichols. La complexité actuelle du système peut être diminuée. Je crois également que les propos publics de Sylvain Charlebois manque de nuances et risque de nourrir de fausses interprétations. Je crois également que l’approche canadienne part d’une autre philosophie: la production son.les besoins et que celle-ci minimise le gaspillage, ce qui est meilleur pour l’environnement.

    1. Avatar de Martin Nichols

      Merci Hélène. C’est exactement ce qui me dérange le plus dans plusieurs interventions de M. Charlebois. Il soulève parfois des enjeux réels, mais il les présente souvent comme s’ils avaient une cause unique et une solution évidente. Or, en agriculture, les comparaisons deviennent vite trompeuses si on laisse de côté les subventions étrangères, les normes de production, les contraintes commerciales, la transformation, la distribution ou encore les objectifs mêmes de la gestion de l’offre.

      Je crois qu’on peut certainement discuter de réformes et reconnaître les défauts du système, mais le débat devient beaucoup plus utile quand on conserve toutes ces nuances au lieu de réduire la question à « marché libre contre protectionnisme ».

  4. Avatar de Vianney Boivin
    Vianney Boivin

    Très intéressant, avec les agissement des américains aujourd’hui on les aideraient d’avantage avec l’indexation des taxes àl’importation! De plus une gestion de l’offre harmonise on tient compte des besoins de consommation, dans un souci de l’environnement, il va de soi que l’on a le contrôle sur des grands écarts de la production!

  5. Avatar de Gilles Boulianne
    Gilles Boulianne

    C’est bien beau mais,on est pour le libre échange ou non? Cette chasse gardée, coûte des milliards à d’autres entreprises canadiennes.

    1. Avatar de Martin Nichols

      Le problème, c’est que vous présentez un faux choix : soit la gestion de l’offre, soit le libre-échange. Le Canada a pourtant conclu l’AECG avec l’Europe, le PTPGP et l’ACEUM tout en maintenant la gestion de l’offre. Ces accords ont ouvert de nouveaux marchés à de nombreux secteurs canadiens tout en accordant aussi davantage d’accès à notre marché laitier, avicole et des œufs.

      Notre marché n’est d’ailleurs pas une « chasse gardée » complètement fermée. Le Canada importe déjà des produits sous plusieurs contingents tarifaires découlant de l’OMC, de l’AECG, du PTPGP et de l’ACEUM. En 2026-2027, il existe par exemple des contingents distincts pour le lait, le beurre, les fromages, la crème et plusieurs autres produits laitiers.

      Quant aux « milliards que cela coûte aux autres entreprises canadiennes », j’aimerais sincèrement voir la source et le calcul. Ce que le gouvernement documente en milliards, c’est plutôt 4,8 milliards de dollars de compensation aux secteurs sous gestion de l’offre parce que le Canada leur a justement cédé des parts de marché dans l’AECG, le PTPGP et l’ACEUM.

      On peut parfaitement être favorable au commerce international sans croire que le Canada doit ouvrir unilatéralement chacun de ses marchés agricoles. Les États négocient des accès réciproques et protègent certains intérêts : c’est précisément ce qu’est un accord commercial.

      Alors si vous avez une étude démontrant que la gestion de l’offre « coûte des milliards à d’autres entreprises canadiennes », partagez-la. Je serai heureux de la lire. Mais l’affirmer ne suffit pas à le démontrer.

  6. Avatar de Mario Durocher
    Mario Durocher

    Si la gestion de l offre n existe plus .En cas de crise alimentaire. Croyez vous que nos amis américains vont se priver pour nous nourrir. Ils vont agir en pensant à eux d abord.

  7. Avatar de Carole Pronovost
    Carole Pronovost

    N’importe quoi! La gestion de l’offre n’est pas là pour le meilleur prix aux consommateurs mais est là pour protéger la souveraineté alimentaire ! Nous ne pouvons que vouloir le meilleur prix au détriment de règles moins santé aussi! Les commentaires de Sylvain Charlebois sont dangereux en temps de guerre économique avec les États-Unis !

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