En moins d’un mois, Lactalis vient de poser deux gestes qui méritent l’attention du monde laitier canadien. Le 15 juillet, le géant français a conclu une entente pour acquérir les activités de fromages fins d’Agropur, notamment les marques OKA, Monsieur Gustav et L’Extra, ainsi que les usines d’Oka et de Saint-Hyacinthe. Puis, le 14 août, Lactalis a annoncé une entente de 988 millions de livres, environ 1,34 milliard de dollars américains, pour acheter les activités laitières britanniques de Saputo.
Deux transactions différentes, sur deux continents. Mais ensemble, elles illustrent quelque chose de beaucoup plus important : la montée de Lactalis au Canada s’inscrit dans une stratégie mondiale de croissance, et le pays fait clairement partie des marchés où le groupe veut prendre davantage de place.
Alors, pour les producteurs laitiers d’ici, est-ce une bonne ou une mauvaise nouvelle?
Lactalis au Canada : un géant qui investit réellement
Il serait trop simple de présenter Lactalis comme une entreprise étrangère qui vient seulement prendre des parts de marché canadiennes. Le groupe possède déjà une présence industrielle considérable au pays.
Selon Lactalis Canada, l’entreprise exploite 19 sites de fabrication au Canada, emploie environ 4 500 personnes et transforme environ 2,2 milliards de litres de lait 100 % canadien. Depuis 2018, elle affirme également avoir réalisé plus de 900 millions de dollars d’investissements en immobilisations et en projets de transformation au pays.
Son portefeuille comprend déjà des marques extrêmement connues : Cracker Barrel, Black Diamond, P’tit Québec, Balderson, Ficello, Astro, IÖGO, Olympic, Lactantia, Beatrice, Galbani et Président, entre autres. Si l’acquisition des fromages fins d’Agropur reçoit l’autorisation du Bureau de la concurrence, OKA, Monsieur Gustav et L’Extra viendront s’ajouter à cette liste.
Du point de vue d’un producteur de lait, il y a ici un argument positif évident. Une entreprise qui investit dans des usines canadiennes et transforme du lait produit au pays est beaucoup plus intéressante pour notre secteur qu’une croissance reposant simplement sur l’importation de produits laitiers finis.
Mais jusqu’où veut-on laisser grossir Lactalis?
Le revers est la concentration.
Lactalis n’est pas simplement un gros transformateur. Le groupe se présente comme le premier groupe laitier mondial, avec un chiffre d’affaires de 31,2 milliards d’euros en 2025, 266 laiteries et fromageries dans 49 pays et 124 acquisitions réalisées en vingt ans.
L’acquisition fait donc partie intégrante de sa stratégie.
Au Canada, cette stratégie a déjà profondément changé le rayon laitier. Lors de l’acquisition des activités de fromages naturels de Kraft Heinz par Parmalat, aujourd’hui Lactalis Canada, le Bureau de la concurrence avait notamment observé que, dans le fromage régulier vendu en épicerie, les principaux concurrents étaient essentiellement Parmalat et Kraft Heinz, Saputo avec Armstrong, ainsi que les marques privées des détaillants.
Le Bureau avait finalement autorisé cette transaction en 2019, jugeant qu’elle ne réduirait vraisemblablement pas substantiellement la concurrence. Mais chaque nouvelle acquisition change progressivement le portrait. L’achat projeté d’OKA et des autres activités de fromages fins d’Agropur est d’ailleurs expressément soumis à l’approbation du Bureau de la concurrence.
La question n’est donc pas de savoir si Lactalis est « trop gros » simplement parce qu’il est étranger. La véritable question est de savoir à partir de quel point la concentration de marques, d’usines et de capacité de transformation entre les mains d’un même groupe commence à réduire la concurrence réelle. Cette question du pouvoir de marché dans la chaîne laitière rejoint d’ailleurs le débat sur le prix payé aux producteurs, la transformation et le prétendu libre marché laitier.
Le cas Agropur est particulièrement délicat
Lorsqu’une part de marché passe de Saputo à Lactalis, il s’agit essentiellement d’un déplacement entre deux entreprises privées qui transforment du lait canadien.
Avec Agropur, la situation est différente. Agropur appartient à ses membres producteurs laitiers. Une activité détenue par la coopérative permet donc, au moins en principe, aux producteurs de participer davantage à la valeur créée après la ferme.
Voir une entreprise coopérative vendre des marques aussi emblématiques qu’OKA à une multinationale peut alors susciter un malaise parfaitement légitime.
Mais il faut aussi regarder ce qu’Agropur dit faire avec sa stratégie. La coopérative affirme que ses activités de fromages fins étaient rentables, mais qu’elles ne représentaient qu’environ 2 % de son chiffre d’affaires consolidé et 2 % du lait transformé dans ses usines canadiennes. Agropur dit vouloir concentrer ses investissements sur le lait de consommation à valeur ajoutée, le fromage industriel, le beurre et les ingrédients laitiers.
Quelques mois avant d’annoncer la vente des fromages fins, Agropur avait justement dévoilé des projets d’investissements approchant le milliard de dollars à Beauceville, au Québec, et Bedford, en Nouvelle-Écosse, afin d’accroître sa capacité dans les protéines laitières à valeur ajoutée. Ces projets demeurent soumis à une approbation finale, mais ils montrent que la coopérative ne semble pas abandonner le marché canadien. Elle choisit plutôt où elle veut concentrer son capital.
Et la vente de Saputo au Royaume-Uni?
L’entente annoncée le 14 août pour les activités britanniques de Saputo est spectaculaire par son ampleur : 988 millions de livres. Elle montre surtout la puissance financière et l’appétit d’acquisition de Lactalis à l’échelle mondiale.
Il serait cependant imprudent d’en conclure que Saputo vend au Royaume-Uni parce qu’elle s’attend à une bataille imminente contre Lactalis au Canada. Rien de public ne permet actuellement d’établir ce lien.
L’hypothèse reste néanmoins intéressante : dans une industrie mondiale de plus en plus concentrée, les grands transformateurs choisissent leurs marchés et leurs catégories avec davantage de discipline. Certains actifs sont vendus afin de libérer du capital, pendant que d’autres secteurs reçoivent des investissements massifs.
Ce que nous pouvons affirmer, c’est que Lactalis est actuellement du côté des acheteurs.
La gestion de l’offre ne règle pas cette question
Cette évolution met aussi en lumière une distinction qu’on oublie parfois dans les débats sur la gestion de l’offre et les menaces qui pèsent sur le marché laitier canadien.
La gestion de l’offre vise d’abord à encadrer la production de lait, les prix aux producteurs et l’accès au marché canadien. Elle ne garantit pas que les entreprises qui transforment ce lait appartiennent à des intérêts canadiens, encore moins aux producteurs eux-mêmes.
Il est donc parfaitement possible de conserver une forte production laitière canadienne sous gestion de l’offre tout en voyant une part croissante des marques et de la transformation appartenir à de grands groupes internationaux.
Ce n’est pas nécessairement mauvais. Un transformateur mondial peut apporter du capital, de la technologie, des débouchés et une capacité de commercialisation que des entreprises plus petites n’ont pas. Mais la propriété de la transformation détermine aussi où se retrouvent les profits et qui possède le pouvoir de négociation dans la chaîne alimentaire.
Alors, bonne ou mauvaise nouvelle?
Probablement les deux.
Pour les producteurs canadiens, Lactalis peut être une bonne nouvelle lorsqu’elle investit ici, modernise des usines et gagne des ventes avec du lait canadien. Le groupe possède les moyens financiers nécessaires pour défendre ses marques face aux détaillants, développer de nouveaux produits et concurrencer d’autres géants internationaux.
Mais la croissance de Lactalis devient une source de préoccupation lorsqu’elle réduit progressivement le nombre de grands transformateurs indépendants et concentre toujours davantage de marques et de capacité de production entre les mêmes mains.
Le problème n’est donc peut-être pas Lactalis elle-même. C’est la vitesse à laquelle le secteur laitier mondial se consolide.
Pour Agropur comme pour Saputo, les transactions récentes peuvent parfaitement relever d’une stratégie rationnelle de portefeuille. Pour Lactalis, elles correspondent manifestement à une stratégie de croissance qui dure depuis des décennies.
Et pour nous, producteurs de lait, la question mérite d’être suivie de près. Nous avons intérêt à avoir des transformateurs solides, capables d’investir et de vendre nos produits. Mais nous avons aussi intérêt à ce qu’ils restent suffisamment nombreux pour qu’aucun d’eux ne devienne incontournable.
Sources
- Reuters, Lactalis achète les activités britanniques de Saputo
- Lactalis Canada, acquisition projetée de la division des fromages fins d’Agropur
- Agropur, entente visant la vente de ses activités de fromages fins
- Agropur, projets d’investissements à Beauceville et Bedford
- Bureau de la concurrence, examen de l’acquisition des fromages Kraft Heinz par Parmalat
- Groupe Lactalis, chiffres clés

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