Les 10 mythes de Sylvain Charlebois : ce qu’il dit vrai, ce qu’il simplifie et ce qu’il oublie

Dix mythes sur la gestion de l’offre : analyse des affirmations de Sylvain Charlebois

Le 19 août, Sylvain Charlebois a publié dans La Vie agricole une version française de ses « dix mythes » sur la gestion de l’offre. Le texte est plus nuancé que certaines de ses chroniques précédentes. Sur quelques points, je suis même d’accord avec lui. Sur d’autres, toutefois, les faits présentés sont exacts seulement en partie, privés d’un contexte essentiel ou utilisés pour soutenir une conclusion qu’ils ne démontrent pas.

C’est probablement ce qui me déçoit le plus. Sylvain Charlebois n’est pas un commentateur quelconque : il est professeur, titulaire d’une chaire de recherche et régulièrement présenté dans les médias comme expert des politiques alimentaires. On est donc en droit d’attendre de lui une rigueur particulière. Or, à plusieurs reprises, ce ne sont pas nécessairement les faits de départ qui sont faux, mais le contexte retranché, les notions amalgamées ou la conclusion qui en est tirée donnent au lecteur une image déformée de la réalité.

Plutôt que de répondre par dix slogans opposés, regardons donc ses dix « mythes » un par un.

1. Les producteurs laitiers sont-ils des millionnaires?

Oui, si l’on additionne la valeur de la terre, des bâtiments, du troupeau, de la machinerie et du quota, plusieurs fermes laitières valent plusieurs millions de dollars. Mais une ferme de six millions n’est pas un compte de banque de six millions.

La valeur des actifs ne dit rien, à elle seule, du revenu disponible du producteur, de son endettement, de ses besoins de réinvestissement ni du rendement obtenu sur tout ce capital immobilisé. C’est précisément la distinction que j’ai développée dans Les producteurs laitiers sont des millionnaires. Oui, mais….

Charlebois soulève néanmoins un vrai enjeu : cette valeur élevée des actifs complique l’établissement et le transfert à la relève. Mais confondre patrimoine productif et richesse personnelle demeure un raccourci.

2. La gestion de l’offre protège-t-elle la ferme familiale?

Non, la gestion de l’offre n’a pas empêché la consolidation. Le nombre de fermes laitières canadiennes a fortement diminué depuis sa création. Mais ce chiffre, pris seul, ne permet absolument pas de conclure que le système a échoué à protéger les fermes familiales. Pour le savoir, il faut comparer avec ce qui s’est produit ailleurs.

Entre 2014 et 2024, le Canada est passé d’environ 12 007 fermes laitières à 9 256, soit une diminution de 22,9 %. Pendant la même période, les États-Unis sont passés d’environ 44 809 troupeaux laitiers licenciés à 24 811, soit une diminution de 44,6 %. La proportion de fermes disparues chez nos voisins a donc été presque deux fois plus élevée.

Cette comparaison ne prouve pas que la gestion de l’offre explique à elle seule la différence. Les deux pays ont des structures agricoles, des marchés et des politiques différentes. Elle montre toutefois pourquoi le simple décompte des fermes canadiennes ne peut pas servir de preuve contre le système. Les données sont au contraire compatibles avec l’idée qu’un revenu plus stable peut ralentir la consolidation, même s’il ne l’empêche pas.

3. Les producteurs laitiers ne reçoivent-ils aucune subvention?

Tout dépend de ce qu’on appelle une subvention. Charlebois place dans un même ensemble les paiements compensatoires, les tarifs douaniers, les restrictions aux importations, les prix administrés et divers programmes publics. On peut appeler tout cela du soutien au sens économique large. Mais ce ne sont pas des mécanismes équivalents.

Un tarif douanier n’est pas un chèque du gouvernement. Un prix administré n’est pas une dépense budgétaire. Et une compensation versée parce que l’État a cédé durablement une partie du marché intérieur dans un accord commercial n’est pas la même chose qu’un programme permanent qui renfloue chaque année le revenu des producteurs lorsque les prix s’effondrent.

Le contraste avec les États-Unis demeure important. Les producteurs américains disposent notamment de programmes fédéraux comme le Dairy Margin Coverage lorsque leurs marges deviennent insuffisantes. Le Canada a choisi un autre mécanisme : organiser la production en fonction de la demande et tirer l’essentiel du revenu agricole du marché.

Un autre raccourci mérite d’être signalé. Dans son texte de La Vie agricole, Charlebois évoque un budget national de marketing du secteur laitier approchant 200 millions de dollars dans un contexte où il parle du « lobby laitier ». Or ces sommes ne correspondent pas à 200 millions de dollars de lobbying politique. Les fonds financés par les producteurs servent notamment à la publicité, à la promotion, au développement des marchés, à l’éducation et à la nutrition, aux commandites, à la recherche et à diverses initiatives sectorielles. Comme dans bien d’autres industries, seule une partie des activités relève directement de la représentation politique.

4. Les accords commerciaux font-ils perdre de l’argent à tous les producteurs?

Charlebois insiste sur le fait que chaque producteur n’a pas eu à présenter ses états financiers pour démontrer une perte individuelle avant de recevoir une compensation. C’est vrai. Mais ce n’est pas ce que le programme cherchait à mesurer.

Le gouvernement canadien a accordé à des concurrents étrangers un accès permanent à une fraction du marché laitier canadien. Les compensations ont ensuite été réparties proportionnellement au quota détenu, donc selon la part de capacité de production de chaque ferme dans ce marché. Un producteur détenant deux fois plus de quota ne recevait pas le même chèque qu’un plus petit producteur : sa compensation était proportionnellement plus élevée.

Cette méthode me paraît aussi juste qu’il était raisonnablement possible de l’être. La perte est structurelle et collective, pas simplement une baisse de revenu comptable observée pendant une année donnée. Le quota est précisément l’instrument qui répartit entre les producteurs leur part du marché canadien.

Il faut aussi rappeler que les producteurs financent eux-mêmes, par des prélèvements liés à leur production, la promotion et le développement de ce marché. Publicité, programmes éducatifs, développement des débouchés, commandites, recherche et autres initiatives sont financés collectivement. Lorsqu’un gouvernement décide ensuite de céder définitivement une partie du marché ainsi développé, le principe d’une compensation proportionnelle à la part détenue est tout sauf arbitraire.

5. Abolir la gestion de l’offre ferait-il automatiquement baisser les prix?

Sur ce point, Sylvain Charlebois et moi sommes d’accord. L’abolition de la gestion de l’offre ne garantirait pas une baisse du prix payé à l’épicerie. Il le reconnaît lui-même dans ses dix mythes publiés par La Vie agricole.

Le prix du lait cru n’est qu’une composante du prix final. Transformation, énergie, emballage, transport, équipements, distribution, salaires et avantages sociaux, y compris dans des usines où la main-d’œuvre est syndiquée, ainsi que les marges commerciales continueraient d’exister si le prix payé au producteur diminuait.

Il faut aussi souligner une évolution importante de sa position publique. Dans un autre article publié le même 19 août par La Vie agricole, à la suite d’une discussion avec le producteur Frédéric Poulin et Simon Bégin, le constat rapporté est qu’aucun des trois ne souhaite abolir la gestion de l’offre. Charlebois parle plutôt de réforme. C’est une nuance importante que je reconnais volontiers : notre désaccord porte donc davantage sur le diagnostic et sur la réforme proposée que sur une abolition pure et simple.

6. Les producteurs assument-ils seuls le coût du lait jeté?

Il faut ici distinguer deux situations que la formulation de Charlebois tend à confondre.

Lorsqu’une ferme dépasse son quota et doit disposer de lait qui ne peut pas être commercialisé, la perte est assumée directement par cette ferme. Le lait jeté n’est pas remboursé par un mécanisme collectif.

Lorsqu’il existe plutôt un surplus collectif de marché, la situation est différente. Les coûts peuvent être répartis entre les producteurs par les mécanismes de mise en commun. Dans ce cas, oui, la perte est mutualisée. Mais elle demeure assumée par les producteurs collectivement, et non transférée mystérieusement à quelqu’un d’autre.

Il faut également éviter de parler comme si tout surplus signifiait nécessairement du lait entier versé au drain. Les déséquilibres concernent fréquemment des composantes du lait, notamment les solides non gras, qui doivent trouver des débouchés distincts de la matière grasse.

7. Le gaspillage de lait est-il inévitable?

Comme dans pratiquement toute industrie agroalimentaire, il existe des pertes. Aucun système réel n’utilise parfaitement 100 % de chaque litre produit, chaque jour de l’année. La question pertinente est donc moins de savoir si le gaspillage existe que d’en mesurer l’ampleur réelle.

Sur ce point, les données officielles donnent un portrait beaucoup moins spectaculaire que certaines manchettes. Agriculture et Agroalimentaire Canada indique qu’en 2023, plus de 99 % du lait cru provenant des fermes canadiennes a été transformé et précise que le déversement de lait est rare au Canada. Autrement dit, le système transforme déjà pratiquement tout le lait produit.

Il faut surtout être prudent avec les estimations voulant que plusieurs milliards de litres aient été « jetés » depuis 2012. Ces chiffres ne proviennent pas d’un registre national additionnant des volumes réellement mesurés au drain. Ils reposent sur une estimation de l’écart entre une production théorique calculée à partir du nombre de vaches et du rendement moyen, puis les volumes effectivement vendus aux transformateurs. Cet écart peut inclure diverses réalités, notamment du lait destiné aux veaux, du lait non commercialisable, des pertes normales et des différences méthodologiques.

Ce travail de recherche peut certainement soulever une question légitime sur la qualité des données disponibles. Mais une estimation indirecte du « lait manquant » ne doit pas être présentée comme une mesure précise de milliards de litres volontairement jetés.

8. Le Canada a-t-il pleinement respecté l’ACEUM?

Il faut distinguer les litiges. Les États-Unis ont remporté un premier différend portant sur la façon dont le Canada réservait certaines parts de ses contingents tarifaires aux transformateurs. Le Canada a ensuite modifié ses règles.

Washington a contesté à nouveau le système révisé. Cette fois, en 2023, la majorité du groupe spécial a rejeté les principales contestations américaines. Autrement dit, le fait que les États-Unis soient insatisfaits de l’application canadienne de l’ACEUM ne signifie pas automatiquement que le Canada viole l’accord.

Notre interprétation des règles actuelles a donc bel et bien été confirmée sur des éléments importants du second litige. J’ai développé cette question plus en détail dans Marché laitier fermé? Les chiffres disent le contraire et dans mes textes récents sur les demandes américaines.

9. La gestion de l’offre garantit-elle la sécurité alimentaire?

Je remplacerais le mot « garantit » par contribue fortement. Aucun système ne peut garantir à lui seul la sécurité alimentaire face à une épizootie majeure, une catastrophe naturelle, une rupture logistique ou une crise internationale.

Mais la gestion de l’offre contribue directement à la stabilité de notre capacité de production. Elle cherche à éviter les deux extrêmes : les surplus chroniques qui font s’effondrer les prix et éliminent des fermes, puis les pénuries qui font exploser les prix et exigent de reconstruire rapidement une capacité de production disparue.

Sécurité alimentaire ne signifie pas autarcie. Le fait que les producteurs utilisent des tracteurs, des médicaments vétérinaires ou certains intrants importés ne rend pas inutile une capacité nationale de production laitière. Une ferme disparue ne redémarre pas en quelques mois : il faut un troupeau, des bâtiments, des terres, des équipements, du capital et de la main-d’œuvre. Maintenir cette infrastructure au Canada est bien une composante de la résilience alimentaire.

10. Réformer signifie-t-il abolir le système du jour au lendemain?

Là-dessus, nous sommes encore d’accord : réformer signifie réformer, pas abolir. Le statu quo intégral et l’abolition immédiate ne sont pas les deux seules options. Cette volonté de réformer sans nécessairement abolir ressort également de la rencontre rapportée par La Vie agricole.

Le problème vient plutôt du contenu concret de la réforme proposée. Dans son texte des dix mythes, Charlebois évoque notamment une transition sur quinze ans, une diminution du prix du lait industriel, un accès facilité à de nouveaux producteurs, davantage de transformation et d’innovation, ainsi qu’un traitement progressif de la valeur des quotas.

Mais les mesures qui touchent directement les fermes ont un point commun : elles font porter l’essentiel du coût de la transition sur les producteurs. Réduire le prix du lait industriel diminue leur revenu. Réduire ou éliminer progressivement la valeur du quota frappe simultanément un actif majeur de leur bilan. Faciliter l’arrivée de nouveaux producteurs sans expliquer comment la production supplémentaire serait répartie peut également diluer la valeur économique des droits existants.

Une réforme de cette nature pourrait provoquer exactement le phénomène que Charlebois reproche au système actuel de ne pas avoir empêché : une consolidation accélérée. Les fermes les plus endettées, les plus petites ou celles qui viennent d’investir seraient les plus vulnérables. Les entreprises les mieux capitalisées pourraient plus facilement absorber la baisse de revenu, racheter les actifs de celles qui quittent et grossir.

Une réforme crédible doit donc répondre à une question très simple : qui paie? Si la baisse du prix du lait et la perte de valeur des quotas sont essentiellement absorbées par les producteurs, il faut aussi expliquer pourquoi cette transition ne provoquerait pas une sortie massive de fermes.

Critiquer la gestion de l’offre, oui. Simplifier la réalité, non.

La gestion de l’offre n’est pas parfaite. Le coût d’entrée pour la relève, la valeur des quotas, la capacité de transformation, la transparence, certains surplus de composantes et la compétitivité industrielle sont de vraies questions. Les producteurs et leurs organisations doivent accepter de les discuter.

Mais les critiques doivent être soumises à la même exigence. Une ferme de plusieurs millions n’est pas nécessairement un producteur disposant de millions en liquidités. La disparition de fermes canadiennes ne peut pas être évaluée sans constater que les États-Unis ont consolidé encore beaucoup plus rapidement. Les compensations commerciales n’ont pas été distribuées également au hasard : elles ont été calculées selon le quota détenu. Plus de 99 % du lait cru canadien est transformé. Et une contestation américaine de l’ACEUM n’équivaut pas automatiquement à une violation canadienne.

Je n’ai aucun problème avec le fait que Sylvain Charlebois souhaite réformer la gestion de l’offre. Sur certains points, je partage même son diagnostic. Mais lorsqu’un universitaire bénéficiant d’une telle tribune publique entreprend de « déboulonner des mythes », il doit aussi accepter que ses propres raccourcis soient examinés avec la même rigueur.

À lire aussi

Comments

Laisser un commentaire

Votre adresse courriel ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *